L’intégration des femmes a été tardive au sein de l’armée en France. Si elle est l’une des plus féminisées au monde, elle ne compte pourtant que 15,5% de femmes en 2019, et assez peu de gradées.  La ministre des Armées Florence Parly souhaite changer les choses, mais ne fait pas l’unanimité.

Enquête de Marie Corcelle

Offre spéciale : Avec le code DEFENSE, profitez d’un abonnement annuel à 1 euro par mois pendant 1 an, sans engagement.

Les femmes sont arrivées tardivement dans l’armée française. Au sein de la gendarmerie, une loi de 1972 leur a ouvert les portes. Mais il faudra attendre le tout début des années 1980 pour qu’elles puissent se rendre sur le terrain. Bertrand Soubelet, Général (2S) de la Gendarmerie nationale, explique avoir bataillé pour que les femmes puissent accéder à tous les postes auxquels les hommes avaient droit : « Avant, il n’y avait pas de femmes dans les unités de gendarmerie mobile. J’ai fait partie de ceux qui ont lutté pour que cela change. Ça m’agaçait beaucoup qu’on puisse dire que les femmes ne seraient pas à leur place dans certains corps où qu’elles ne seraient pas à la hauteur. C’est complètement stupide. Tout ceci est derrière nous, mais cette évolution reste assez récente ».
Pour sa part, la Marine nationale a commencé à se féminiser à la fin des années 1970.
Pascal *, un ancien gradé de la marine, retrace le long chemin parcouru : « Quand je suis rentré dans la Marine, il y avait très peu de femmes. Peut-être 2 à 3%, et essentiellement dans les spécialités qui servaient à terre. Le concours de l’École navale a été ouvert aux femmes à partir des années 1990 ». C’est en 1979 qu’une femme embarque pour la première fois sur un navire de guerre, la Jeanne D’Arc. « Elle était officier administratif des affaires maritimes, et elle s’appelait Mademoiselle Claude Lemale. Cela ne s’invente pas ! », plaisante l’ancien officier. Il raconte que pendant la traversée, un incendie s’est déclaré, et qu’un homme a eu un bras arraché : « Certains militaires ont considéré que ces accidents étaient arrivés parce qu’il y avait une femme à bord, que cela portait malheur, et qu’il fallait la débarquer ! ». Entre temps, de nombreuses femmes sont entrées dans la Marine en tant que sous-officiers, mais dans des spécialités à terre, puisqu’elles n’avaient toujours pas le droit d’embarquer. Ce n’est qu’en 1993 que sont apparus les premiers équipages mixtes sur les bâtiments. En conséquence, les bateaux se sont vus adaptés à la présence féminine explique Pascal : « Non seulement elles ont eu des douches et des toilettes qui leur étaient réservées, mais nous avons aussi fait en sorte que sur les bâtiments, il y ait au minimum une femme par grade, de façon à ce qu’il a ce que toute la hiérarchie soit représentée ».

Une politique gouvernementale contestée

Depuis son arrivée au poste de ministre des Armées, Florence Parly a fait de la féminisation de son Ministère son cheval de bataille. Mais sa politique de discrimination positive suscite le débat. En décembre de chaque année le tableau d’avancement des officiers est publié. « En 2020, il a été bloqué quelques jours par la ministre, car elle souhaitait une égalité numérique entre le nombre de candidats hommes et femmes », explique l’ancien officier de marine Pascal. Finalement, le document est resté inchangé : Le chef d’État-major des armées serait monté au créneau, et l’affaire serait remontée jusqu’au président de la République, qui aurait fini par trancher, raconte-t-il. « L’égalité au sens stricte du terme, ça ne veut rien dire : elle doit se faire non pas dans le nombre mais dans le pourcentage ! Si l’on nous dit qu’il faut 15% de femmes qui soient des commandants dans la Marine, cela ne nous choquerait pas. Mais aujourd’hui on nous dit que sur 60 commandants, il faut 30 hommes et 30 femmes. Ce n’est pas cohérent et c’est impossible. C’est un nivellement par le bas, cela créé des tensions », continue l’officier à la retraite.

La parité à tout prix ne semble donc pas être la solution. Agathe*, jeune officier, n’est pas partisane de cette politique, et trouve qu’elle dévalorise les femmes. Elle dénonce les travers de cette discrimination positive : « J’ai l’impression qu’on nous fait la charité, ça nous décrédibilise complètement ! Les gens penseront que nous montons en grade, que nous avons une médaille et que nous commandons parce que nous sommes des femmes. Donc aux yeux des hommes, nous passons pour illégitimes et incompétentes. En croyant nous aider, on nous tire une balle dans le pied ».
Pour Bertrand Soubelet, il n’y a pas de sujet : « Si une femme est plus compétente qu’un homme, la question ne se pose même pas. Mais pratiquer la parité pour avoir une femme parce que c’est une femme, et qu’en fin de compte, elle se révèle moins compétente que l’aurait été un homme, c’est stupide ». Pour autant, il admet que si on veut briser certains tabous et contraindre les hommes qui ne veulent pas laisser de place aux femmes à le faire, il faut les y forcer : « Mais ça ne passe pas par la parité ! Très honnêtement, dans l’institution militaire, les femmes se sont imposées d’elles-mêmes par leurs compétences, leur pugnacité, leur intelligence, leur sensibilité, toutes leurs qualités. Les femmes n’ont pas eu besoin de quoi que ce soit ». À l’inverse, Charlotte*, un ancien officier de l’armée de l’air, estime cette politique nécessaire : « Être une femme dans l’armée c’est compliqué parce qu’on est en minorité. Quand on est une femme officier, on est également harcelé par des supérieurs qui sont plus gradés. Quand je suis arrivée, on abusait de mon innocence, de ma non-connaissance de l’organisation pour me demander des choses qui n’étaient pas du tout normales ».

Moins de femmes gradées

Les femmes officiers généraux sont environ 9%, quand 15 % sont officiers, 18 % sous-officiers et 13% militaires du rang. Le faible taux de femmes gradées peut entre autres s’expliquer chronologiquement, démontre Pascal : « Au sein de la Marine, il y a eu les premières femmes commandants dans les années 2005-2007, tout simplement parce que si elles étaient rentrées dans les années 1990, le temps qu’elles arrivent au poste de commandement, cela nécessitait approximativement une dizaine d’années ». En effet, au sein de l’armée, l’évolution vers un grade supérieur se fait avec le temps, au fur et à mesure de l’acquisition des différents savoirs et compétences nécessaires. Bertrand Soubelet va dans le même sens : « En réalité, un homme, s’il veut être général, devra commencer par une école d’officier, puis être lieutenant, capitaine commandant, etc. Donc forcément, comme on a ouvert la gendarmerie aux femmes il y a peu de temps, il est compliqué d’accéder rapidement à des postes de responsabilité car elles n’ont pas le grade qu’il faut. Ce n’est pas parce qu’elles ne sont pas compétentes, mais parce qu’elles sont rentrées dans le système tardivement ». En lien avec la politique d’égalité voulue par Florence Parly, Agathe s’oppose à faire monter en grade des femmes par principe : « Tu es une femme, tu n’es peut-être pas compétente mais tu es une femme donc il faut que tu montes en grade. Les femmes brillantes, qui auront travaillé plus que les autres vont donc se retrouver parmi une masse d’incompétentes qui vont grimper avec elles ». Mais Charlotte en a une vision différente : « Beaucoup de gradés abusent de leur position pour se rapprocher des femmes. Je pense qu’il faut montrer aux hommes qu’il y a des femmes qui les commandent, sinon on a des problèmes et les préjugés persistent. J’ai rencontré de nombreux officiers qui n’avaient jamais été commandés par une femme de toute leur carrière. Et ça leur faisait un choc quand une femme leur était hiérarchiquement supérieure, c’en était presque traumatisant ».

Tous les corps de l’armée désormais ouverts

Depuis 2015, si les femmes peuvent accéder à tous les différents corps de métier de l’armée, elles ne sont pas présentes partout. Par exemple, dans les commandos marine, il n’y en a aucune. Pas parce qu’elles n’y sont pas autorisées, mais parce que c’est impossible pour le moment, explique l’ancien officier de marine Pascal : « Il n’y a pas de femmes dans les commandos, car les missions demandent une force physique considérable. Sur une promotion d’une quinzaine d’officiers qui se présentent, il y en a 1 ou 2, parfois aucun qui sont retenus, tellement c’est difficile. Certaines femmes ont voulu essayer de faire les tests, mais elles n’ont pas réussi. Compte tenu du travail qui est à faire, c’est une volonté de ne pas vouloir baisser le niveau. Si un jour une femme est capable de faire ce qu’on exige des hommes dans les commandos, elle y rentrera ». Ce raisonnement s’applique également à la Force intervention du GIGN, ou encore aux Bérets verts.

Malgré son important taux de féminisation par rapport aux autres armées du monde, l’armée française reste parfois critiquée pour le faible nombre de femmes au sein de ses rangs, notamment aux postes clefs de commandement. Si l’heure est celle de la discrimination positive voulue par le gouvernement et une certaine partie de l’armée, gageons que les femmes sauront continuer de s’imposer comme elles l’ont toujours fait.

* Les noms ont été changés

23/06/2021 - Toute reproduction interdite


Merylee, 26 ans, pose pour une photo à Nice le 23 février 2017..
© Eric Gaillard/Reuters
De Fild Fildmedia