La cause animale déchaîne les passions dans la société depuis quelques décennies. Alors qu’une large majorité des personnes sont, à différents niveaux, soucieux du bien-être des animaux, une élite bruyante essaie de culpabiliser tous ceux qui ne partagent pas son point de vue. Le journaliste du Figaro Paul Sugy a analysé ce sujet dans le livre “L’extinction de l’homme” (Tallandier, 2021). Fildmedia l’a rencontré.

Entretien conduit par Matteo Ghisalberti

Fild : Pourquoi consacre-t-on autant d'attention au véganisme, à l'antispécisme et à d'autres mouvances similaires ?

Paul Sugy : Pour des raisons historiques sur notre rapport au vivant, mais aussi à cause de préoccupations spécifiques à notre époque. D’une part, au fil du temps, nous avons complètement changé notre regard sur la nature en général, et sur le monde animal en particulier. Nous avons quitté les campagnes, nous n’avons plus le même rapport avec le monde sauvage. Celui-ci n’est plus à craindre, nous l’avons soumis entièrement (ou repoussé loin de nos maisons). En même temps, nous avons beaucoup progressé dans la connaissance scientifique du monde animal. D’autre part, notre domination sur l’animal est parfois devenue tyrannique : en s’industrialisant, l'élevage devient le lieu de beaucoup d'excès qui suscitent en retour une vive réaction d’empathie. Nos contemporains sont donc nombreux à vouloir des changements radicaux dans notre rapport aux « animaux de ferme ». Par ailleurs, le drame de l’extinction massive d’espèces causée par l’activité humaine achève de faire de la protection des animaux une priorité aux yeux de beaucoup. Or, lorsque ces préoccupations rencontrent les valeurs, dévoyées en idéologies, d'inclusivité et de bienveillance, qui ont forgé les dogmes progressistes dont les nouveaux mouvements sociaux de l’époque se font les promoteurs zélés, l’heure est alors aux confusions et aux excès. C’est ainsi que la lutte pour les droits des animaux a débordé du lit des bons sentiments qui l’animaient pour déverser son cours tumultueux sur l’une des dernières certitudes de notre civilisation : celle que l’homme est un animal à part des autres, et que sa vie est plus digne que n’importe quelle autre.


Fild : Pourrait-on affirmer que les théories soutenues par ces mouvances rappellent une certaine forme de lutte des classes ?

Paul Sugy : Aymeric Caron dit que l'animal est le prolétaire du XXIe siècle. En un sens donc, la mouvance animaliste radicale se veut l’héritière de la pensée marxiste, qui consiste à séparer le monde en catégories antagonistes amenées à se faire nécessairement la guerre. Avec cette vision des choses, toute différence devient une injustice, toute frontière devient une exclusion. Qui établit une distinction se rend coupable d'une possible oppression : c’est ainsi que le vieux schéma marxiste s’abâtardit en une véritable idéologie de la déconstruction. Mais aux yeux de ses partisans, au premier rang desquels se trouve le philosophe Peter Singer, la « libération animale » est le prolongement de la libération des esclaves ou de l’émancipation des femmes.

Fild : Parmi les antispécistes on trouve une certaine proximité avec les promoteurs de l'avortement ou l'euthanasie. N'y a-t-il pas contradiction ?

Paul Sugy : Si, et elle est intéressante. Car l'antispécisme s’appuie principalement sur une pensée utilitariste, qui invite à comparer les coûts et les bénéfices de telle ou telle action. Avec cette approche, on s’interdit de poser la question de la dignité : le respect que l’on doit à une vie ne repose pas sur l’essence de la personne mais sur ses capacités. Si un individu peut souffrir, alors il ne faut pas le faire souffrir : c’est pourquoi ces gens réclament que l’on traite les animaux avec autant de respect que les humains, parce qu’ils souffrent comme nous. Mais on en vient très vite à la tentation de comparer les souffrances, d’établir des hiérarchies. Donc, quand ils se posent la question de l'avortement, par exemple, - ou même de l’infanticide, comme l’a fait Peter Singer, qui considère par ailleurs que l’avortement post-natal peut se justifier dans certains cas –, ils comparent les souffrances infligées à une vie peu développée, celle de l’enfant nouveau-né, à celles infligées à des vies déjà mûres. Faute, donc, de reconnaître que la vie humaine est empreinte d’une sacralité particulière qui nous confère un droit à l’intégrité physique, les antispécistes en viennent vite à adopter des positions parfois moralement scandaleuses.

Fild: Est-ce que, chez certains antispécistes, on considère les religions comme des ennemies ?

Paul Sugy : Dans l’histoire déjà longue du végétarisme, on a souvent dénoncé la consommation de viande au nom d'une contestation religieuse. C'était vrai au temps des Grecs, des Latins. Mais aussi dans le christianisme médiéval et au siècle des Lumières. Aujourd'hui encore, les antispécistes font des religions l’ennemi numéro un. D’ailleurs, certains le disent presque explicitement : la cause animale est un prétexte pour s'en prendre aux religions. Parce que le judéo-christianisme, en prônant l'idée que l'homme est créé à l'image de Dieu, lui attribue une dignité supérieure à toutes les autres créatures. Cela institue une verticalité dans le monde naturel que les antispécistes rejettent. Donc, pour eux, un Dieu ou une religion qui sépare l'humain du reste des animaux est détestable.

Fild : Vous vous attendiez aux attaques que vous avez subi sur les réseaux sociaux à cause de ce livre ?

Paul Sugy : Je me suis emparé d’un sujet clivant. Mais ce que je regrette, c'est que la plupart de ceux qui ont critiqué mes propos ont voulu les disqualifier d'emblée sans prendre la peine d’y répondre. Ils ont usé d’un réflexe assez médiocre, qui consiste à faire croire que tous ceux qui ne sont pas d'accord avec eux sont en réalité trop stupides pour comprendre la subtilité de leurs thèses. À en juger par la proportion encore relativement faible de végans en France, nous sommes manifestement pas mal d’idiots ; ça me console.

Fild : Que pèse vraiment l’antispécisme ?

Paul Sugy : Dans les programmes électoraux de quasiment tous les partis politiques, on a consacré au moins quelques lignes à la question du bien-être animal. Parfois, il s’agit de très bonnes propositions, pour instituer de nouvelles normes pour l'élevage, par exemple. Dans d’autres cas, ces propositions sont beaucoup plus inquiétantes et auront pour effet de restreindre drastiquement la liberté d’entreprendre, au nom du respect de nouveaux « droits » accordés hâtivement à des animaux auxquels on veut octroyer une personnalité juridique ; ce qui n’a aucun sens, puisque les animaux ne sont pas des personnes. Il y a du reste une inversion de la logique discursive : jusqu’ici, il revenait aux animalistes de convaincre du bien-fondé de leurs thèses. Aujourd'hui, c'est l'inverse : c'est aux chasseurs de justifier pourquoi ils chassent, aux producteurs de foie gras de plaider en faveur du gavage. La charge de la preuve a été complètement renversée.

25/01/2022 - Toute reproduction interdite


"L'extinction de l'homme, le projet fou des antispécistes" par Paul Sugy
© Editions Tallendier
De Matteo Ghisalberti