La vidéo de l’arrestation musclée de Michel Zecler - le producteur interpellé par la police en novembre dernier – diffusée par le site Loopsider, a provoqué une émotion qui a submergé toute tentative de raisonnement et d’analyse à froid. Pourtant, la publication d'une nouvelle vidéo réalisée par un policier amène un autre éclairage sur cette affaire. Et interroge sur son traitement médiatique, politique et judiciaire.

                          Enquête de Francis Mateo.

Dès la publication, par le site Loopsider, de la première vidéo de l’arrestation musclée de Michel Zecler par la police, la vague d'émotion s'est transformée en tsunami.

Cette vidéo a provoqué une indignation généralisée compréhensible, puisque le journaliste David Perrotin affirmait nous y montrer « vingt minutes de tabassage en règle ». Les images décrites comme des « violences policières à caractère raciste » semblaient aussi indiscutables que les blessures multiples et sévères sur tout le corps du producteur, frappé par trois policiers à l'entrée de son studio d'enregistrement.

Interpellé pour acte de rébellion et suspicion de détention de cannabis, Michel Zecler a été rapidement relaxé sans suites judiciaires, alors que les trois agents ont été mis en examen pour violences volontaires et injures racistes. Ils ont été écroués à titre préventif sur ordre du procureur de la République de Paris en raison d’un risque de trouble à l'ordre public. Entre-temps, le président Emmanuel Macron et le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin sont montés au créneau pour condamner les actes de violence relatés dans la vidéo de Loopsider. La messe était dite.

« Tout est allé trop vite dès le départ sur les plateaux de télévision et tout particulièrement sur les chaînes d'information continue, avec des experts de tous les côtés, associatifs, policiers, de la société civile... mais personne ne s'interrogeait sur le fond », se souvient Marc Niño, auteur de « Police, au secours ! » : « Quand on voit les images des coups, on ne peut que condamner les policiers, mais j'étais surpris du manque d'encadrement de la part des journalistes ». De fait, note cet observateur averti du monde de la police et des médias, « l'emballement médiatique » - puis politique - s'est accéléré jusqu'à la perte de contrôle.

Le site Loopsider mis en accusation par des policiers

Quatre mois après les faits, le syndicat France Police - Policiers en colère revient sur cette affaire en diffusant sur les réseaux sociaux la vidéo publiée par Loopsider, mais dans sa version longue. Un décryptage du policier syndicaliste Bruno Attal donne une autre vision de la tournure des événements. Il en ressort une impression très nette que les policiers ont été entraînés dans le studio par Michel Zecler, qui a opposé une très forte résistance et s’est débattu pour rester à l'intérieur, malgré les injonctions des agents. D'où les coups de matraque et coups de poing qui s'ensuivirent pour essayer de faire sortir le producteur. Sur les treize minutes que dure cette séquence, les coups sont portés durant une vingtaine de secondes. Ce qui n'enlève rien à leur violence, mais devrait conduire à s'interroger sur leur « proportionnalité » (puisque la police a le droit d'exercer une violence proportionnée au but à atteindre et à la situation). Cette question de la violence légitime, évidemment, personne ne l'avait ouvertement posée jusqu'ici. Par ailleurs, aucun élément n'atteste les injures racistes toujours niées par les policiers. Il faudra donc attendre que la justice se prononce entre les deux affirmations contradictoires.

Pas de doute en tous cas pour Michel Thooris, secrétaire général de France Police - Policiers en colère : « Le dossier est une pure manipulation quand on voit le décryptage que fait notre collègue Bruno Attal. Nous sommes face à des faits de rébellion de la part de Monsieur Zecler, et ensuite les collègues portent des coups qui ne sont pas contestables et à mon sens légitimes. Même s'il peut y avoir un débat sur la proportionnalité des coups portés à Monsieur Zecler, nous n'acceptons pas les accusations de violences policières gratuites à caractère raciste ! »

Le syndicat a donc mandaté Me Gilles-William Goldnadel afin de porter plainte contre le site Loopsider pour « entrave à la manifestation de la vérité » (le syndicat dénonce un montage vidéo « à charge » avec images accélérées et musique anxiogène). L'avocat reconnaît pourtant avoir « été bluffé » lors de la première publication sur le site d'information, en novembre dernier. Au point de se sentir lui-même abusé : « La vidéo dans son intégralité laisse penser que Michel Zecler a, d'une certaine manière, provoqué cette violence, et donc ça change le regard sur l'action des policiers », commente Gilles-William Goldnadel. Les agents de police ont d'ailleurs été rapidement remis en liberté.

De leur côté, ni les responsables du site Loopsider ni notre confrère David Perrotin n'ont souhaité répondre à nos questions, se contentant à travers les réseaux sociaux de vilipender les attaques venant de l'extrême droite dont ils seraient la cible.

Une appartenance politique que Michel Thooris récuse au nom du syndicat, sans cacher ses anciens compagnonnages avec Philippe de Villiers et Marine Le Pen, dont il fut respectivement conseiller politique lors des élections présidentielles de 2006 et 2012. « Mais tout cela c'est du passé et n'a rien à voir avec le syndicat de police, qui est d'ailleurs le seul à promouvoir la légalisation du cannabis comme unique solution pour enrayer le trafic », ajoute le syndicaliste en guise de justification.

D’autre part, les seules affinités politiques connues de Bruno Attal concernent son soutien au candidat socialiste à la mairie de Paris Jean-Luc Romero, lors d'une campagne électorale il y a une quinzaine d'années.

Outre la plainte pénale contre Loopsider, Me Gilles-William Goldnadel est également mandaté pour saisir le procureur de la République de Paris sur la réouverture du dossier contre Michel Zecler pour faits de rébellion.

Des politiques qui jettent de l'huile sur le feu

Est-il encore temps de ramener un peu de raison dans une affaire aussi passionnée ? Le déroulement des procédures judiciaires y répondra. En attendant, il est déjà possible de constater les dégâts. À commencer évidemment par les séquelles dont souffre Michel Zecler, ce que personne ne conteste. Quelle qu’en soit l'issue, l'image de la police sort aussi très fragilisée de ces remous, surtout à une époque où les policiers sont devenus les cibles de délinquants violents hermétiques à la nuance. Gilles-William Goldnadel confirme ce risque vis à vis de la justice : « Le procureur avait invoqué l'ordre public pour justifier l'incarcération préventive des policiers alors que très souvent, des malfrats passent devant les tribunaux pour des faits de violence caractérisée et ressortent aussitôt, les mains dans les poches ». Avec ce genre d’affaire, le clivage entre les policiers et une partie de l'opinion publique menace de s'accentuer, notamment du fait de la complicité des responsables politiques de haut rang, aussi bien Emmanuel Macron lorsqu'il réclame des sanctions exemplaires sans connaître le détail des faits, que François Hollande qui se précipite au chevet du sulfureux Théo Luhaka. Ces réactions émotionnelles peuvent aller jusqu'à déstabiliser l’ordre démocratique, selon Marc Niño : « La question est de déterminer le degré d'acceptation de l'usage de la force par la police ». La problématique n'est pas nouvelle évidemment, mais les politiques semblent se décharger toujours davantage de leurs responsabilités au détriment des forces de l'ordre.

Pourtant, les chiffres n'indiquent pas de dérives sensibles : un millier de signalements ont été enregistrés à l'IGPN l'an dernier sur trois millions d'interventions policières en France. « C'est évidemment un millier de trop », ajoute Marc Niño, « mais cela en dit aussi beaucoup sur la façon dont la police fonctionne. Et plutôt bien. À charge pour les citoyens et les politiques de se mobiliser pour améliorer encore les choses et d’apprendre à dénoncer les incohérences sans condamner. Sur ces sujets, il ne faut surtout pas jeter de l'huile sur le feu comme cela a été le cas dans de l'affaire Zecler ». L'avertissement vaut aussi pour les médias.

Ultime conséquence : la lassitude accrue des policiers dans l'exercice quotidien de leurs missions. Un ras-le-bol que Marc Niño a constaté : « Si la population ne peut pas comprendre à quoi sert la police, les policiers finiront par se désolidariser à titre individuel, en se retirant ou en restant dans les bureaux ». Et il suffit d'aller dans certains quartiers de banlieue pour s'apercevoir que rien n'est pire, pour le citoyen, que cette absence de police.

08/03/2021 - Toute reproduction interdite


Un écusson de la Police nationale est visible sur l'uniforme d'un officier devant son quartier général, le 8 février 2016.
Regis Duvignau/Reuters
De Francis Mateo