Morgane Ratel est chargée de projet au sein de MIRACETI, une association engagée dans la protection et l’observation des cétacés en Méditerranée, où l'exploitation des ressources a un impact direct sur le bien-être de ces grands mammifères marins. Avec un risque toujours plus grand pour la biodiversité. Interview.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : Est-il possible d’allier bien-être animal et exploitation des ressources sous-marines ?

Morgane Ratel : C'est compliqué ! Nous vivons dans une société où l’on va de plus en plus vers l'appropriation du milieu marin. Il n'est donc pas forcément bon de dire que l'exploitation de ce milieu à des fins économiques est problématique. Néanmoins, il est évident que les activités humaines représentent la principale menace pour les cétacés. Mais avant de dresser un quelconque bilan, il faut connaître les animaux dont on parle. Tous nos travaux sont basés sur des principes de précaution, car les conséquences de l’activité humaine sont difficiles à établir clairement. On ne sait pas vraiment quel peut être le réel impact sur les espèces sous-marines, mais l’objectif ultime est évidemment de préserver l'avenir des populations locales de cétacés.

Fild : Mais peut-on favoriser uniquement le bien-être animal face aux enjeux économiques des ressources marines ?

Morgane Ratel : Nous travaillons à partir d'une approche réaliste et fondamentale : concilier les activités économiques et maintenir les populations animales dans un état de conservation favorable. On ne peut cependant pas interdire l’essor de l'activité humaine et la propagation des activités économiques. Donc, il faut trouver des solutions compatibles, comme cela a été notamment le cas dans le golfe du Lion, en France, où a été installé un parc d'éoliennes. Dans le cadre de ce projet, des études d'impact ont été menées pour justement concilier la présence des éoliennes en mer et les populations de cétacés – comme toutes autres espèces marines – plus ou moins côtières. La vraie problématique est cet « entre deux » à trouver, ce juste milieu, et réussir à mettre en place des mesures compensatoires en face pour que l'impact soit amoindri.

Fild : La France est-elle un bon élève en ce qui concerne la préservation de la biodiversité marine ?

Morgane Ratel : Oui, la préservation de la biodiversité marine est un sujet qui est toujours plus présent dans toutes les mesures cadre du gouvernement. De plus en plus d’aires marines protégées sont créées, avec en parallèle des initiatives gouvernementales plus nombreuses pour cadrer les activités économiques maritimes. Je pense notamment aux activités militaires, de prospection sismique, la pêche... Il y a vraiment un cadre strict, où l’on oblige aujourd'hui les acteurs de la vie marine à mettre en place des mesures en faveur de la préservation du milieu marin. Malheureusement, elles sont ensuite plus ou moins respectées et contrôlées. Toutefois, on a quand même des « lois » qui vont dans le bon sens, comme la directive « Cadre stratégique du marin », qui est issue d'une directive européenne. C’est un programme visant à concilier le développement des activités humaines et du littoral, en prenant en compte la biodiversité. Même si des choses restent à faire, il faut reconnaître que la France est avant-gardiste sur le sujet de la protection des mammifères marins.

« Le bruit et les vibrations sont nocifs, voire mortels pour les espèces marines »

Fild : Concrètement, comment se caractérise cette préservation des espèces sous-marines ?

Morgane Ratel : L’un des projets types concerne le Sanctuaire Pelagos en Méditerranée, issu d’un accord entre la France, l’Italie et Monaco. Ce grand « triangle d'or » entre le sud de la France, le nord de la Sardaigne et les côtes italiennes a pour but de préserver – sur un espace maritime de plus de 87 000 km2, ndlr – toutes les espèces de mammifères marins. Une énorme production de plancton est observée chaque année dans cette zone, ce qui attire de nombreuses espèces, surtout l’été. Il était donc très important de pouvoir mettre en place des mesures dans ce « triangle d'or » pour préserver le maintien des populations de mammifères. Dans le cadre de cet accord, chaque pays peut être porteur d'initiatives et de solutions. L’une d’elles a été la création d’un label appelé High Quality Whale Watching : une distinction permettant d'identifier les opérateurs touristiques qui proposent l’observation des cétacés en Méditerranée toute l'année, et de les accompagner dans une démarche d'excellence pour le respect des populations dont leur activité dépend. La France a été porteuse de cette initiative qui s’est ensuite étendue en Europe.

Fild : Quels sont les plus gros risques pour les mammifères marins ?

Morgane Ratel : Il existe de nombreuses préoccupations concernant la cohabitation des cétacés et de l’Homme en milieu marin. La première est celle des captures accidentelles sur toute la façade Atlantique. Ensuite, on a aussi une grosse problématique de collisions entre les grands cétacés et les navires de commerce. Essentiellement avec les cachalots et rorquals en Méditerranée, qui sont des populations isolées, fragiles et soumises à une pression très intense à cause de la forte présence humaine, puisque 30% des trafics maritimes mondiaux passent par la Méditerranée. Ce sont des problématiques qui ne sont pas forcément connues du grand public. Notre mission en tant qu’association intègre d'ailleurs ce travail d'information et de sensibilisation, auprès également des compagnies maritimes. Le réel problème dans tout cela, c’est qu’il est difficile d’obtenir des chiffres concrets concernant le taux de collisions entre bateaux et mammifères. Soit parce que ces derniers ne sont pas ramenés à terre pour analyse, soit parce que les navires ne les ont tout simplement pas sentis au moment du choc. Enfin, tous les travaux en mer engendrent forcément des vibrations et du bruit. Ces derniers peuvent être nocifs, voire mortels pour les espèces vivant dans les mers, les océans. Il est important de noter que ces nuisances ne disparaissent pas forcément avec la fin des aménagements côtiers. À posteriori, si l’on prend l’exemple d’un port, la présence beaucoup plus importante de plaisanciers va venir se superposer avec celle des cétacés, et créer des réactions en chaîne négatives pour la biodiversité sous-marine.

Fild : Quelles sont les missions, au quotidien, des associations de préservation de la vie sous-marine ?

Morgane Ratel : En juin 2020, trois associations françaises ont fusionné afin de n’en former qu’une seule : MIRACETI, une association ayant pour vocation la connaissance et la conservation des cétacés. L’objectif de cette fusion était de rassembler nos compétences et nos expertises pour avoir une plus forte force de frappe. Aujourd’hui, MIRACETI se focalise sur cinq champs d’actions de travail : la « connaissance » et sa « diffusion », afin de mieux comprendre les cétacés, leur environnement et leurs menaces ; « l’appui aux politiques publiques », qui passe par l’accompagnement des politiques gouvernementales ; la « formation des professionnels », que ce soit la marine marchande ou le milieu du tourisme en lien avec les cétacés comme le whale watching » ; et enfin un volet « sensibilisation », qui est en fait le plus gros de notre travail, consistant à alerter le grand public sur les problématiques liées aux cétacés.

01/12/2021 - Toute reproduction interdite

De Alixan Lavorel