Analyses | 20 novembre 2018

Khashoggi: Meurtre sur fond de Guerre Economique 2.0.

De Emmanuel Razavi
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Le journaliste assassiné le 2 octobre à Istanbul appartenait à une mouvance islamiste liée aux Frères Musulmans. Adepte des réseaux sociaux et d'Internet, elle a pour projet de renverser les dictateurs du Moyen-Orient, parmi lesquels le prince héritier saoudien Bin Salman. Son objectif, dont Khashoggi était l'un des artisans : lancer un Printemps arabe numérique qui s'appuie sur le boycott de grandes entreprises et institutions occidentales, dont les dirigeants locaux sont considérés comme proches des régimes arabes. Pour ces cyber-activistes, le jihad économique 2.0 est lancé. Enquête de Emmanuel Razavi et Peggy Porquet, réalisée entre Mai et Novembre 2018

« On tente de mythifier et de lisser l'image de Jamal Khashoggi dans tout le monde arabe. La vérité, c'est qu'il appartenait à la mouvance des Frères Musulmans. Cette mythification s'inscrit dans un contexte de rivalités géopolitiques entre le Qatar, la Turquie et l'Arabie Saoudite (...). Se venger de Khashoggi, c'était se venger du Qatar », explique Said Salmi, Journaliste et chercheur en géopolitique très respecté dans le monde arabe, qui collabore avec la chaine Qatarie Al Jazeera, et connaissait le journaliste assassiné.

C'est un fait. Khashoggi défendait les idées de l'organisation islamo-politique des Frères Musulmans, et il ne s'en cachait pas. Celle-ci, créée en 1928 en Egypte par Hassan Al Banna (grand père de Tariq Ramadan ndlr), préconise l'instauration de la charia, l'organisation de la société autour de l'Islam partout où vivent des musulmans, et le retour au califat. Cette confrérie, construite sur le terreau de l'anticolonialisme, est considérée comme la matrice des mouvances islamistes et jihadistes contemporaines. Les principaux fondateurs d'Al Qaïda, à commencer par Ayman al Zawahiri, actuel numéro 1 de l'organisation terroriste, ont côtoyé ses rangs. Ce fut le cas d'Abdallah Azzam (baptisé « l'imam du Jihad »), le mentor d'Oussama Ben Laden.

Dès le début des années 60, l'organisation a essaimé au Maghreb et dans tout le Moyen-Orient. Le Hamas, placé sur la liste des organisations terroristes de nombreux états, forme sa branche palestinienne. Khashoggi a pourtant soutenu le régime wahhabite saoudien, conseillant au plus près celui qui fut le très redouté chef des services secrets du royaume entre 1977 et 2001, Turki Al Fayçal, devenu par la suite ambassadeur d'Arabie saoudite au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Mais l'arrivée au pouvoir du prince héritier Mohamed Bin Salman (surnommé MBS), dont il dénonçait les méthodes brutales et le « despotisme », l'a poussé à se ranger sous la bannière de l'organisation des frères Musulmans qu'il jugeait plus progressiste et dont il fréquentait les dirigeants depuis plusieurs années. Longtemps soutenue par l'Arabie saoudite, la confrérie y est aujourd'hui interdite. Mais elle reste parrainée et financée par la Turquie et le Qatar, deux rivaux politiques majeurs de Ryad, qui l'utilisent pour freiner l'expansion du Wahhabisme saoudien au Moyen-Orient. Si les discours et les articles de Khashoggi dans le Washington Post appelaient à des « changements démocratiques de régimes dans le monde arabe », l'objectif de l'organisation frériste n'en demeure pas moins de remplacer ces derniers par des états islamistes, comme en attestent une longue littérature sur les réseaux sociaux, et la prise de pouvoir des Frères Musulmans en Egypte entre 2012 et 2013.

Jihad économique 2.0 pour affaiblir les régimes arabes

L'enquête que nous avons menée auprès de ceux qui le connaissaient, ainsi que sur les réseaux sociaux, démontre que l'action de Khashoggi s'inscrit clairement dans le sillage d'une nouvelle génération de Frères Musulmans en rupture avec leur direction historique. Cette dernière préconise un nouveau Printemps arabe, numérique, bien plus efficace selon ses théoriciens que les mouvements de rue. Leur stratégie, élaborée au début des années 2000 par un ''Frère'' qatari dénommé Jassim Sultan, est de prendre le contrôle des états en faisant de l'entrisme dans les grandes entreprises et les institutions internationales, ainsi que dans les syndicats de travailleurs et les partis politiques. Objectif : peser sur leur fonctionnement, mais aussi y recueillir des informations. Sultan, médecin de formation basé à Doha, est un spécialiste des médias et des réseaux sociaux qui a conseillé la direction d'Al Jazeera. Il préconise l'utilisation de tweeter et de Facebook pour répandre les idées de la confrérie, mais aussi affaiblir des multinationales dont les dirigeants sont souvent suspectés de faire le jeu de régimes très contestés. Centrale Danone, filiale marocaine de Danone, a été l'une des entreprises victimes, au printemps dernier, de cette tactique. Surfant sur une vague de contestation populaire légitime, liée à la pauvreté endémique qui touche une grande partie du pays, des jeunes du Parti de la Justice et du Développement (PJD), « franchise » locale des Frères Musulmans, en sécession avec leur hiérarchie, ont appelé via Tweeter et Facebook, aux côtés d'une population exaspérée, à boycotter ses produits, soi-disant trop chers ou composés de produits haram. Si bien sûr les Frères Musulmans n'étaient pas à la source de la contestation, ils ont su se faufiler dans la brèche de la contestation, manipulant les réseaux et distillant des rumeurs infondées qui, relayées par des centaines de milliers de posts sur les réseaux sociaux, ont impacté le géant de l'agroalimentaire. « En ciblant ces sociétés occidentales, nous épuisons les économies locales et donc, les régimes que nous voulons abattre (...). Ce sont eux que nous visons. Car nos élites politiques frayent avec les dirigeants de ces entreprises et font de l'argent sur le dos des plus pauvres. Ce sont tous les mêmes ! (...). Pour nous, ils ont trahi le mouvement des printemps arabes, au même titre que les pays occidentaux qui les soutiennent (...) », nous a expliqué Hassan, 35 ans, cyber activiste marocain proche de la confrérie. Un autre, jordanien, raconte : « c'est une nouvelle forme de printemps arabe. Faire cette campagne sur Internet, en utilisant les médias et les réseaux sociaux a été un très bon test ! Nous avons démontré que c'était un moyen d'agir efficacement sans être victimes de violences policières. Sur la toile, nous sommes plus difficilement identifiables. Nous mobilisons des millions de gens en prenant le minimum de risques pour un maximum de résultats. C'est une forme de jihad économique sur Internet ». En Jordanie, au mois de juin, une vive campagne de boycott a d'ailleurs visé une décision du gouvernement d'augmenter certaines taxes. En tête du mouvement, on trouve une organisation de médecins proches de la confrérie islamiste, qui a fragilisé le gouvernement. Idem en Algérie où le constructeur automobile Renault - à l'instar d'autres sociétés comme Sanofi, Total, Lesieur et plus récemment la marque Coca Cola -, a été, il y a quelques mois – et à nouveau ces dernières semaines - la cible d'une campagne en ligne intitulée « laisse la rouiller » appelant au rejet de la marque. A chaque fois, on retrouve un scénario identique à celui du Maroc. Nous avons ainsi constaté, en étudiant des milliers de tweets et de posts sur Facebook, que les cyber- activistes ciblaient toujours la même typologie de produits (eau, huile, voitures, essence, médicaments), diffusaient les mêmes discours anticolonialistes, les mêmes mots clés et les mêmes logos. Parmi les faits les plus troublants, le dessin d'une main dont le pouce est replié sur la paume et les 4 doigts levés vers le ciel. Appelé Rabia ce geste popularisé par le président turc Erdoghan lors de ses meetings, est le signe de reconnaissance des frères musulmans. Sur Internet, il est aussi relayé par les réseaux liés à Khashoggi, qui font passer le message à leurs sympathisants à travers le monde que la lutte contre l'oppresseur est en marche. Said Salmi analyse la situation ressentie par les activistes : « En 2011, les régimes au Maroc, en Algérie, en Oman et en Arabie saoudite n'ont pas répondu aux contestations des Printemps arabes par les réformes politiques, sociales et économiques nécessaires (...). Les persécutions sont revenues (...). Cela a engendré une immense frustration, notamment chez les plus pauvres et dans les classes moyennes (...) ». Il assure : « Bien sûr, Khashoggi appartenait à cette mouvance qui veut renverser ces régimes, notamment dans le Golfe, et qui annonce l'aube d'un nouveau Printemps arabe ». Et le Prince héritier d'Arabie saoudite, Mohamed Bin Salman, était dans sa ligne de mire. Mais contrairement aux dirigeants des pays précédemment cités qui ont tous composé, ces derniers mois, avec les revendications des frères musulmans afin d'éviter des crises majeures, MBS - ou son entourage - déjà fragilisé sur plusieurs fronts à l'intérieur même du royaume, a probablement choisi de faire assassiner un opposant qu'il considérait comme un traître à la solde de son adversaire Qatari et de la Turquie, devenu trop dangereux. Plusieurs membres de l'entourage de Khashoggi affirment en effet que du fait de sa proximité passée avec l'ex patron des services de renseignements saoudiens, ce dernier « avait connaissance de nombreux secrets concernant les affaires du Royaume » qu'il aurait pu utiliser sur Internet.

Washington, Londres, Istanbul et Doha: La galaxie Khashoggi

Jamal Khashoggi voyageait beaucoup. Il intervenait également dans un certain nombre de conférences organisées par des institutions satellites de la confrérie. La scène qui suit en dit long. Elle se déroule fin septembre, à Istanbul. Assis derrière un pupitre, face à un large public acquis à sa cause, Jamal, veste ouverte sur une chemise à carreau, évoque la stratégie que « la mouvance islamiste » doit dorénavant suivre pour faire tomber les « Tyrans » du Moyen- Orient. Le décor de son intervention, sobre, est celui du Al Sharq Forum, un think tank dirigé par Wadah Kanfar, un Palestinien proche des frères musulmans et ancien directeur général d'Al Jazeera ... Le visage fermé, le journaliste insiste sur le fait que face aux régimes oppresseurs, « les réseaux sociaux sont devenus le nouveau champ de bataille ». Un discours qui colle à la virgule près à celui du Qatari Jassim Sultan, largement suivi d'effets par les cyber-activistes au Maroc, en Jordanie, en Arabie Saoudite et en Algérie.

A la même période, Khashoggi se serait rendu au Qatar afin d'y lever des fonds. Il cherchait des financements pour une fondation dont il avait déposé les statuts en Janvier 2018, dans l'état du Delaware, un paradis fiscal américain. Dénommée DAWN (acronyme de Democracy for the Arab World Now, ndlr), celle-ci avait pour objet de diffuser "un contre-récit dans le monde arabe et l'Occident face aux sceptiques du Printemps arabe » selon Betsy Woodruff, journaliste qui a enquêté sur l'affaire pour The Daily Beast. « Dawn était un projet que nous avions pensé ensemble », explique son vieil ami Azzam Tamimi avec lequel il était à Londres la veille de son assassinat. Affable, la voix posée, cet intellectuel palestino-britannique qui soutient le Hamas - il justifiait les attentats suicides dans les années 2000 -, nous raconte : « Jamal faisait beaucoup de déplacements entre Washington, Londres et Istanbul. Il avait un projet de site web très militant sur les économies du monde arabe ». Sur les raisons de son assassinat, il affirme que « Bin Salmane dépensait des milliards pour lisser son image et se montrer moderniste, mais Khashoggi a montré son vrai visage sur internet ; celui d'un type ambitieux, sans limite de pouvoir. Ça l'a rendu furieux (...). Selon des informations que j'ai eues, émanant des services secrets turcs, l'un des bras droits de Mohamed Bin Salmane suivait en direct l ´interrogatoire et le meurtre de Jamal Kashoggi. Cette personne aurait demandé sa tête ». Sur un nouveau printemps arabe, numérique, l'ancien compagnon de route de Khashoggi nous avertit : « Vous devez comprendre que les dirigeants de cette partie du monde sont des gangsters qui n'ont pas été élus démocratiquement. La jeune génération les considère comme des ennemis, des oligarques qui contrôlent l'économie aux dépends de la population (...). C'est inéluctable, une bataille se prépare ! Forcément, internet joue un rôle important (...) Et La mort de Jamal est l'une des étincelles qui va contribuer à l'explosion ».


L'étrange fiancée de Jamal Khashoggi

Le 6 mai 2018, Jamal Khashoggi est l'invité d'une des nombreuses conférences du Al Sharq Forum à Istanbul (voir article). Lors de son allocution, Hatice Cengiz retweete en direct l'intervention de celui qu'elle appelle alors le « Professeur Khashoggi ». D'après plusieurs témoignages, leur première rencontre remonterait à cette période. Après avoir obtenu son diplôme en 2017, Cette chercheuse a travaillé en tant qu'experte sur les questions relatives au golfe Persique. Svante E. Cornell, spécialiste des relations internationales, écrivait récemment dans un article de la revue The american interest, qu'elle avait « publié plusieurs articles et études pour le groupe de réflexion INSAMER, un centre de recherche humanitaire et sociale dirigé par la Fondation humanitaire turque IHH, impliquée dans le soutien caché de la Turquie aux groupes armés en Syrie liés aux Frères musulmans ». D'après Souad Sbai, rédactrice en chef du magazine Al Maghrebiya qui suit l'affaire depuis le début, « Il y a beaucoup de questions qui restent en suspens la concernant (...). Son père a lui-même travaillé au Qatar. C'était aussi un proche de l'AKP, le parti turc d'Erdoghan (...). Cela sème forcément le trouble ». Avant de se rendre au Consulat d'Arabie Saoudite où il a été assassiné le 2 octobre, Jamal aurait confié à Hatice ses deux téléphones portables. Il s'ensuit que depuis cette date, le nombre de comptes suivis par Khashoggi sur Twiter a étrangement diminué. Certains de ses tweets, ont également été effacés. Qui manipule le compte du journaliste ? Le mystère reste entier.

 

21/11/2018 - Toute reproduction interdite 


Appel au boycott de certains produits vus sur les réseaux sociaux
De Emmanuel Razavi

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