Pays réputé stable, le Kazakhstan a été secoué début janvier par des violences jamais vues depuis son indépendance en 1991. Après une semaine de heurts et surtout l’intervention russe, la situation semble revenir au calme. Mais au-delà de cette crise locale déclenchée par la hausse du prix du gaz, les évènements récents dans ce pays d’Asie centrale sont révélateurs d’une certaine exacerbation des tensions géopolitiques internationales, notamment entre les États-Unis et la Russie…

L’édito international de Roland Lombardi

L’Asie centrale a toujours été une région stratégique disputée (Le Grand Jeu au XIXe siècle), entourée par la Russie, la Chine, l’Iran et l’Afghanistan. Elle concentre actuellement environ 70 millions d’habitants, descendants de cavaliers nomades turcophones, et répartis dans quatre États : l’Ouzbékistan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et le Kazakhstan. Faisant tous partie de l’URSS, ces pays sont devenus indépendants en 1991 avec la chute de l’Union soviétique. Depuis, ils sont dirigés par des chefs d’État issus des ex-partis communistes. Ils sont certes élus, mais exercent le pouvoir d’une main de fer.

Le Kazakhstan, cinq fois plus grand que la France, fait figure de géant de la région avec 2,7 millions de km2 et 19 millions d’habitants. Le pays tient son nom de l’ethnie kazakh majoritaire dans le pays et issue du métissage des Turcs et des Mongols.

24 % des habitants sont Russes et la moitié de la population du Kazakhstan parle le russe. Ainsi, pour des raisons historiques et géographiques évidentes, l’influence russe est ancienne, depuis le XVIIIe. Le territoire kazakh a fait partie intégrante de l’empire tsariste jusqu’en 1917 avant de devenir une république soviétique sœur, véritable cœur industriel de l’URSS, des années 1920 à 1991. Mais d’autres acteurs essaient depuis quelques décennies d’y jouer leur partition. D’abord la Chine, qui considère ce territoire comme une partie terrestre et importante de ses fameuses nouvelles routes de la soie. Puis la Turquie d’Erdoğan qui, avec sa politique néo-ottomane, panislamiste ou via son Organisation des États Turciques, tente depuis plusieurs années de « travailler » toute cette région d’Asie centrale aux populations majoritairement turcophones et musulmanes (70 % au Kazakhstan).

Quant aux Américains, depuis la chute de l’URSS dans les années 1990, leur intérêt pour la zone n’a cessé de grandir…

L’ombre américaine derrière les troubles ?

L'économie kazakh repose principalement sur les ventes de pétrole, qui représentent 56% des exportations et 55% du budget de l'État. Le pays a des ressources pétrolières équivalentes à celles de l'Irak, mais plus difficiles à exploiter, car elles se trouvent dans des nappes profondes. Le pays détient également 75% des réserves de pétrole de la mer Caspienne (soit 3% des réserves mondiales).

Les États-Unis, justement, sont les principaux investisseurs pétroliers au Kazakhstan. Depuis trente ans, ils aspirent d’une manière ou d’une autre à sortir le pays de la sphère d’influence exclusive de Moscou.

Ainsi, certains ont vu la main de Washington derrière les événements récents qui ont secoué le pays. Il est de notoriété publique que dans toutes les révolutions de couleur qui ont touché ces dernières années les anciens satellites de la Russie (Ukraine, Géorgie…), il y avait toujours les agissements discrets d’ONG américaines souvent liées à la CIA. Comme le rappelait récemment Éric Denécé : « Depuis les années 1990, Washington et ses relais financent en effet des « représentants de la société civile » au Kazakhstan dans le but de faire basculer le pays du côté occidental. La National Endowment for Democracy (NED) a notamment conduit une vingtaine de programmes au Kazakhstan depuis 30 ans ».

Cette fois-ci, de par le désengagement américain dans la région et les investissements réalisés par les entreprises pétrolières américaines, il est peu probable que les services spéciaux étasuniens soient à l’origine des troubles. Même si on ne peut écarter totalement cette assertion au vu du retour à Washington de la politique antirusse « brzezińskienne » la plus virulente et de la « russophobie » viscérale de l’administration démocrate de Biden, qui voit notamment la Russie de Poutine comme le Croque-mitaine idéal, bien moins puissant et dangereux que la Chine…

Quoi qu’il en soit, les derniers troubles au Kazakhstan semblent être d’origine purement domestique. Au-delà des manifestations et des émeutes provoquées par l’augmentation des prix du gaz et des carburants, il semblerait qu’il y ait bel et bien eu une tentative de coup d’État orchestrée par l’ex-président Nazarbaïev, afin de reprendre les rênes du pouvoir, estimant que son successeur Tokaïev échappait à son emprise. « Pour parvenir à ses fins, Nazarbaïev aurait ainsi fait appel à des combattants étrangers, notamment islamistes et turcs, pour créer le chaos et chasser Tokaiev ».

Mais le Président kazakh a réagi avec la plus grande fermeté. Comme lors des émeutes de 2011 qui avaient été réprimées dans le sang, Tokaiev a autorisé la police à ouvrir le feu sans sommation sur les manifestants. La répression aurait fait plus de 160 morts et près de 6 000 personnes ont été arrêtées. Il a ensuite pris la tête du conseil de sécurité après en avoir écarté Nazarbaïev et fait arrêter Karim Massimov, le chef des services de sécurité, pour haute trahison. N’étant pas certain de la loyauté de la police et de l’armée kazakhes, il a également fait rapidement appel à l’OTSC - Organisation du traité de sécurité collective, sorte d’« OTAN russe » fondée en 2002, ayant une vocation politico-militaire, et qui regroupe l'Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie et le Tadjikistan.

Poutine a immédiatement répondu à son appel en mobilisant les forces de l’ensemble des membres de l’OTSC et en envoyant en moins de vingt-quatre heures 3 000 soldats qui ont quitté le territoire kazakh quelques jours après le succès de l’opération et le retour au calme.

La stabilité du Kazakhstan est essentielle, voire vitale pour la Russie, qui partage avec cet État 7 000 km de frontières terrestres, et où elle possède des intérêts militaires stratégiques, comme le Cosmodrome de Baïkonour. C’est la raison pour laquelle le Kremlin se devait d’intervenir promptement afin de soutenir Tokaiev et tuer dans l’œuf tout embrasement.

Par sa réactivité, Poutine démontre qu’il n’acceptera aucunement une nouvelle « révolution orange » ou pire, le chaos dans les marches de l’Empire. Surtout dans une région musulmane qui pourrait faire « tache d’huile » et déstabiliser le Caucase, le sud de l’Oural et de la Sibérie.

Comme je l’écris dans Poutine d’Arabie (VA Éditions, 2020), pour la Fédération russe, dernier empire et véritable puissance continentale multiethnique, l’évolution identitaire même des musulmans de Russie et la crainte d’une contagion de l’islam politique dans son pré-carré caucasien et asiatique sont une préoccupation constante et un défi majeur et existentiel pour le Kremlin.

En attendant, Moscou retrouve et réaffirme sa domination d’antan dans l’ancien espace tsariste et soviétique. Et si certains apprentis-sorciers sur les bords du fleuve Potomac espéraient peut-être exploiter un éventuel chaos au Kazakhstan afin d’ouvrir un second front contre les Russes pour les affaiblir sur le dossier ukrainien, c’est pour l’instant raté…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Éditions, 2019), Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Éditions, 2020) et Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire, Chroniques géopolitiques (VA Éditions, 2021).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

20/01/2022 - Toute reproduction interdite


Des troupes sont vues sur la place principale où des centaines de personnes ont manifesté contre le gouvernement, à Almaty, au Kazakhstan, le 6 janvier 2022.
© Mariya Gordeyeva/Reuters
De Roland Lombardi