Grand reporter et réalisateur, Kamal Redouani consacre son dernier documentaire aux femmes de Syrie, les grandes oubliées de la guerre. Quatre d’entre elles, qui luttaient pour réclamer la liberté, sont aujourd’hui contraintes à l’exil ; elles racontent dix ans d’un conflit qui a détruit un pays et un peuple. « Syrie, des femmes dans la guerre », un film à découvrir prochainement sur France 5.

Entretien conduit par Marie Corcelle

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Fild : Dans quelle situation se trouve la Syrie actuellement ?

Kamal Redouani :
Elle est catastrophique. Le pays est en ruine, divisé et en guerre. On parle de l’armée russe de Poutine en Ukraine, mais il ne faut pas oublier qu’elle est également en Syrie. Une partie du territoire est aux mains de Bachar al-Assad, une autre est détenue par les Kurdes, et la région d’Idlib est contrôlée par plusieurs groupes comme l’Armée Libre Syrienne de l’époque, des membres d’Ahrar al-Cham, des djihadistes de Daesh… La situation est toujours très instable, la population n’a pas de nourriture, et des zones sont toujours sans eau ni électricité. La Syrie n’est plus un État homogène, mais un État divisé et morcelé.

Fild : Y-a-t-il encore un semblant de résistance syrienne, à travers l’Armée syrienne libre ?

Kamal Redouani : Il y a encore des personnes qui croient en la révolution, qui pensent que Bachar al-Assad ne peut pas tenir, et qu’un jour ou l’autre il sera jugé et devra quitter le pays. D’une certaine manière, il y a encore une résistance armée dans la région d’Idlib, et vous y trouvez le drapeau de l’Armée syrienne Libre (ASL). Mais ce n’est plus celui qui flottait sur Alep ou Raqqa lors de la révolution. Je crois qu’elle a été détruite : quand il y a un demi-million de morts et 100 000 personnes disparues, il est difficile pour le peuple de continuer à croire que la Syrie va retrouver le chemin de la liberté et de la démocratie.

Fild : Pourquoi les femmes Syriennes, et particulièrement les femmes révolutionnaires, sont-elles les grandes oubliées de la guerre civile ?

Kamal Redouani :
C’est souvent le cas ! Les femmes sont souvent oubliées des zones de guerre, car quand les journalistes ou réalisateurs s’y rendent, ils sont encadrés par des hommes. Ce sont les hommes qui font la guerre, surtout dans le monde arabe. On oublie donc la moitié de la population d’un pays quand on couvre un conflit armé. J’avais envie de donner la parole à ces femmes, parce qu’on oublie qu’elles existent. C’était réellement important pour moi. Je me rappelle de photos à la une des journaux avec ces jeunes filles sur les épaules des hommes qui criaient à leur dirigeant : « dégage » ! Et elles ont disparu en quelques années du monde médiatique, de notre mémoire, et sur le terrain. Quand ces femmes ont dû vivre sous Daesh, les djihadistes leur ont ôté la liberté de s’exprimer, de circuler, mais aussi la liberté de vivre, tout simplement. Pourtant, ce sont elles qui maintiennent la vie et la liberté dans un pays en ruine. Le plus grand combat qui est mené en Syrie aujourd’hui l’est par les femmes.

Fild : Quel est l’avenir de ces femmes ?

Kamal Redouani : Il est difficile à imaginer. Cela dépendra d’un homme, Bachar al-Assad, un dictateur qui a massacré son propre peuple. J’ai assisté, dans différentes villes, à Alep ou Idlib, à des quartiers rasés par des bombardements. Quelqu’un qui est capable du pire va-t-il, demain, tendre la main à la population et faire en sorte que ce pays puisse renaître de ses cendres ? Je l’espère pour le peuple syrien, mais je ne le crois pas. L’avenir de la Syrie est entre les mains de la communauté internationale, qui a oublié que dans ce coin du monde, il y a aussi une guerre. La pression exercée sur la Russie aujourd’hui aurait pu être mise en place en Syrie. Les limites avaient été dépassées : quand on utilise l’arme chimique, qu’on balance des barils à l’aveugle sur des villes… Ce sont des crimes de guerre ! Et aujourd’hui, il est difficile de reconstruire un pays qui est dirigé par la personne qui l’a détruit. Je crois qu’on a raté un moment dans l’Histoire où il y avait un peuple qui partageait les mêmes valeurs que nous, qui est sorti pour réclamer la liberté et la démocratie. Et à ce moment-là, on ne l’a pas aidé. On a laissé les djihadistes se mettre en place et un dirigeant punir et détruire impunément son peuple. Alors peut-être qu’il est trop tard aujourd’hui. Mais quand je rencontre des personnes comme les femmes de mon film, qui continuent à se battre et qui continuent à y croire, je suis assez optimiste.

Fild : On présente souvent la révolution syrienne comme presque uniquement islamiste, et on omet souvent ses aspirations démocratiques. Pourquoi ?

Kamal Redouani :
L’infiltration et la mainmise des djihadistes sur la révolution n’est pas arrivée si tard que ça. Avant Daesh, il y en avait déjà qui avaient commencé à venir, mais ils étaient très peu nombreux. Le problème est que l’aide internationale armée et financière qui passait par la Turquie - et qui venait aider les révolutionnaires de l’ASL de l’époque - a été arrêtée à un moment donné. Et ce sont les djihadistes qui l’ont remplacée. Ils ont court-circuité la révolution. Prenez un groupe de l’ASL sur une ligne de front face aux troupes de Bachar al-Assad ou au Hezbollah venu appuyer l’armée loyaliste ; quels choix avaient les rebelles quand ils n’avaient plus d’armes ? Des barbus sont venus quand ils n’avaient plus de quoi se défendre, et leur aide a été acceptée. Mais derrière cette main tendue est arrivée l’idéologie, la présence et la force. La révolution a disparu, et c’est le djihad qui l’a remplacée. Loubna – une des femmes interrogées dans le film, ndlr – le dit très bien, en expliquant que « les barbes ont commencé à pousser ». Les femmes ont alors été exclues de la rue et de la révolution, alors que c’était une population mixte qui réclamait la liberté au départ.

03/03/2022 - Toute reproduction interdite



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