Société | 28 mars 2019

Just read it!

De Thomas Barbier
4 min

Thomas Barbier est journaliste et patron de presse. Il a vécu deux ans au Qatar, où il a suivi l’affaire Marongiu. Il explique pourquoi il faut lire InQaracéré (éditions Les Nouveaux Auteurs), qui est un document exceptionnel sur l’émirat.

Appel d'Emmanuel Razavi, le directeur de la rédaction de Globalgeonews. « Tu sais que Jean-Pierre Marongiu vient de sortir un bouquin? Lis-le, et tu nous fais une chronique sur le sujet. Car je crois que ça va te remuer...J'attends ta copie pour la fin de semaine ».

L' échange est bref. Comme d'habitude, Emmanuel est débordé… Pas le temps de lui expliquer que je suis actuellement en bouclage d'un magazine féminin de 150 pages! Alors me plonger dans l'univers des prisons qatariennes... Bon, ceux qui connaissent le caractère d'Emmanuel savent que quand il a quelque chose dans la tête, il ne l'a pas ailleurs... Deux jours plus tard, il rappelle. « Alors tu l’as lu? C'est fort, hein? »

Emmanuel avait raison, aucune excuse n'est assez bonne pour ne pas se plonger dans « InQarcéré ». Un livre coup de poing qui fait passer Midnight express pour une comptine pour enfant... Le système Qatarien – comme dans les autres pays du Golfe - est ainsi fait que vous devez avoir, via la loi de la Kafala, un partenaire autochtone , appelé sponsor, qui possède au moins 51% de votre entreprise. Jean-Pierre Marongiu pensait avoir trouvé la perle rare, membre de la famille royale. Tu parles …

Il sera au final spolié de tous ses biens, puis jeté en prison pour chèques sans provisions… Son sympathique associé Qatarien ayant vidé les comptes de l'entreprise, le piège s'est en effet refermé sur lui, et voici notre homme qui va passer pas moins de 1744 jours (près de 5 ans...) dans une geôle de l’émirat.

Dans son livre, poignant, il raconte son quotidien, mais aussi sa vérité. Une descente aux enfers qui montre le Qatar sous un visage bien sombre, loin des clichés habituels.

Votre serviteur en sait quelque chose …

J’étais en effet journaliste au Qatar, quand Marongiu a été victime de cette terrible injustice, après de jolies années à profiter des charmes de la vie d'expatrié, dans un pays où le quotidien peut se révéler le plus charmant du monde quand « tout va bien ». « Ici, c'est Easy Life », claironnait à longueur de journée un confrère qui se réjouissait de n'avoir jamais de courrier administratif à gérer et d'être logé à l'année dans un hôtel 5 étoiles, le tout payé par son employeur local. C'est bien le paradoxe de ce petit état grand comme la Corse... Les extrêmes se côtoient, et la plupart des occidentaux prennent bien soin de ne pas enlever leurs oeillères en feignant de ne pas voir la misère des travailleurs pakistanais qui meurent chaque jour sur les chantiers…

Je me souviens, donc, que le cas Marongiu était souvent évoqué dans les milieux expatriés. Et rarement pour l’aider. Voici une conversation à son sujet à laquelle j’ai ainsi participé, à l’occasion d’une partie de poker (oui, on joue au poker et on boit du whisky dans l’émirat !).

- Il faut faire quelque chose pour ce Marongiu. Il est victime du système de la Kafala ».

- Que veux-tu faire? Tu veux que j'aille parler à l'Emir, ironise un anglais qui se croit drôle…

- On peut au moins aller voir l'ambassade de France. Lancer une pétition afin que l'ambassadeur se sente obligé de prendre les choses en main. Parce qu'il parait qu'il s'en lave les mains…

- Bonne idée, on pourra relayer cette pétition en ligne et via des confrères en France. Cela fera une double pression sur l'ambassade non ?

Un enthousiasme sincère rapidement troublé par celui que l'on peut appeler « l'expatrié... ».

Certes, nous l'étions tous autour de la table. Mais je ne vous parle pas là du charmant expat, celui des films de Klapisch, ouvert au monde et avide de découvrir d'autres cultures ... Mais de celui qu'un jeune reporter appelait « l'expat Total », référence évidente au mastodonte de l'énergie particulièrement présent dans l'émirat. Une sorte d’expat professionnel, voire mercenaire, qui le serait ici, au Brésil comme au Japon. Dans le cas présent, il s'appelait Anthony. Et notre charmant trentenaire a, en une seule phrase, coupé tout notre élan...

- Y'a pas de fumée sans feu les mecs... Le gars, si il est en taule, c'est qu'il a du le chercher !

Un froid se fait sentir autour de la table de jeu. Les différents arguments qui fusent pour défendre Marongiu n'y font rien, et n'arrête pas notre expat de service, les yeux plongés dans ses cartes :

- Franchement, quel intérêt de faire tout ce foin pour un gars... Qu'est-ce qu'on en a à foutre ? J'ai 32 ans, et je gagne 18 000 euros par mois, net d'impôts. Qu'est-ce que vous voulez prendre des risques pour un gars que vous ne connaissez même pas ? En plus, ma femme est enceinte... ». « L’expat Total », trentenaire, marié, deux enfants venait de nous asséner ses vérités... Avant de conclure par un magnifique « Chacun sa merde » !

Merci, Anthony, pour cette sortie qui résumait malheureusement la pensée profonde des expats français au Qatar : Surtout ne pas faire de bruit. Jusqu'ici tout va bien... On sait bien que ce pays vit une sorte de bulle économique et que cela ne va pas durer… Alors tant qu'on peut en croquer…

Aujourd’hui, Marongiu publie donc son livre. Avec beaucoup de hauteur, il ne règle aucun compte. Il décrit juste l’enfer de sa détention. La lâcheté ordinaire dont il a été victime… lui, le fait avec un courage éloquent !

Lire son bouquin est impératif pour mieux comprendre le Qatar, et la lâcheté ordinaire dont il a été victime !

29/03/2019 - Toute reproduction interdite


nQarcéré" Book by Jean Pierre Marongiu. Ed; Nouveaux Auteurs
DR
De Thomas Barbier

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