Interviews | 25 juin 2020

Julie Bourges : « Le combat est loin d’être terminé pour les grands brûlés ! »

De Peggy Porquet
5 min

A 16 ans, le 12 Février 2013, la vie de Julie Bourges a basculé. En revenant du carnaval de son lycée avec une amie, son costume s’est embrasé à cause d’une cigarette. Brulée sur 40 % de son corps, cette ravissante jeune femme mène un courageux combat sur l’acceptation de soi. Elle vient de sortir son livre « 100 pensées positives, inspirantes et motivantes »

                                                                       Entretien conduit par Peggy Porquet

GGN : Comment avez-vous travaillé sur vous pour accepter vos cicatrices ?

Julie Bourges : Au départ, cela a été très compliqué lorsque j’ai découvert les brûlures sur mon propre corps. On fait face à des cicatrices et des différences que l’on ne connaît pas. J’étais surtout une adolescente dans la normalité absolue : j’étais petite, blonde et fine avec une taille 34, les yeux bleus et une peau sans imperfections. Je rentrais vraiment dans les standards de la société. Je dis souvent que ma bulle a explosé avec l’accident. Il est venu fracasser ma vie d’adolescente et toute l’insouciance que j’avais. Le jour ou je me suis regardée dans le miroir, je ne me suis pas reconnue puisque l’on m’avait rasé la tête. Outre les cicatrices, j’avais le teint pâle et translucide d’une personne malade. J'avais été alimentée par une sonde et plongée trois mois dans le coma. C’est à force de partager mon histoire que j’ai réussi à accepter. Je pense que cela aurait été encore plus compliqué pour moi aujourd’hui sans le fait d’essayer de retranscrire mon histoire sur les réseaux sociaux.

GGN : Qu’est-ce qui vous a poussée à devenir influenceuse sur Instagram et YouTube ?

Julie Bourges : Je n’ai jamais eu la volonté de « percer ». A l’hôpital je côtoyais des gens qui avaient l’habitude de voir des cicatrices et qui savaient ce qui était arrivé. Lorsque je suis sortie, je me suis retrouvée face à des personnes qui méconnaissaient ma situation et les brûlures. Tous les grands brûlés se cachent . On ne les croise pas dans la rue. J’ai fait face à des regards vraiment atroces. Concrètement j’avais l’impression d’être un monstre. Je ne comprenais pas pourquoi l’on me regardait ainsi. Du coup j’avais besoin d’avoir des réponses à des questions que je me posais. Mon entourage essayait de me réconforter et de me rassurer. Mais en fait je n’avais pas les réponses quant au regard des gens. J’ai voulu en parler sur les réseaux sociaux en me disant que peut-être qu’en partageant mon histoire, j’aurai des retours. C’était un pari super risqué car si j’avais eu une vague de commentaires négatifs, toute cette démarche n’aurai pas existé. C’est parce que j’ai une communauté très bienveillante que j’en suis là aujourd’hui. A force de raconter mon histoire, les gens ont regardé mes brûlures et ce n’était pas si choquant que cela. Donc cela m’a rassurée. Il y a aussi des gens qui m’ont encouragée à me découvrir dans la rue, à remettre des tee-shirts, à vivre ma vie. Je ne pouvais pas m’empêcher de vivre à cause d’un accident ! Ces personnes ont joué un rôle de psychologue – que je n’avais pas à ma sortie d’hôpital, de mon propre choix – et Instagram a été réellement ma thérapie. Je continue mon métier d’influenceuse car un cercle vertueux s’est créé. En partageant mon histoire, j’ai aidé d’autres personnes. Mes interventions ont touché des femmes qui ont des vergetures, de la cellulite, mais aussi des hommes amputés, des personnes tétraplégiques. J’ai ainsi touché une large partie de gens différents et c’est là que je me suis rendu compte que mon histoire pouvait apporter quelque chose d’autre. Je continue mon métier car je me revois encore à 16 ans dans mon lit d’hôpital chercher sur internet à quoi pourrait ressembler une brûlure quelques années après. Je me revois tomber sur une photo de coup de soleil sur Getty Images (agence photo ndlr). C’était en 2013, donc les choses ont quelque peu changé depuis, mais à l’époque nous n’étions pas dans cette ère quelque peu révolutionnaire ou tout le monde parlait de sa différence, de ses combats etc. Tout était très tabou. En près de dix ans les choses ont heureusement évolué dans notre société. Je sais qu’à 16 ans, j’aurai adoré que l’on me montre le compte Instagram d’une femme comme moi qui aurait su relever la tête suite à un accident de ce type. Aujourd’hui je reçois des messages de femmes brûlées et qui me disent oser en parler sur les réseaux sociaux et sortir dans la rue parce que je le fais et elles savent que le sujet n’est plus inconnu de tout le monde comme cela pouvait être le cas en 2013.

GGN : Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Julie Bourges : Ma maison d’édition m’a demandé d’écrire mon histoire. Mais je n’ai pas estimé avoir le recul nécessaire pour faire mon autobiographie, à l’âge de 23 ans, d’autant plus que mon histoire est loin d’être finie ! Je suis très jeune et je sais que j’ai encore beaucoup de choses à apprendre du combat que la vie m’a imposé. Depuis très longtemps, j’écris des citations sur Instagram. J’écris aussi beaucoup de textes, je l’ai toujours fait. Je crois qu’une citation peut amener à quelqu’un à une profonde réflexion dans un laps de temps très court. J’ai donc proposé à mon éditeur d’écrire un recueil de citations. C’est un projet qui me correspond à 100%. J’avais envie de partager une part de positivité avec les gens, de leur donner un bout de moi à travers mon livre. Le but de ce livre est de leur montrer que la vie vaut la peine d’être vécue. Notre bonheur ne dépend que de nous et il faut aussi savoir se remettre en question. Les 100 citations du livre sont complètement distinctes, elles retranscrivent mon histoire et raconte mon autobiographie d’une manière différente.

GGN : En mai 2019, vous vous êtes rendue dans le service des grands brûlés de l’hôpital Saint-Louis dans le cadre d'un reportage. Qu’avez-vous ressenti ?

Julie Bourges : Quand on m’a proposé de faire ce reportage, j’avais une énorme appréhension. Ça s’est très bien passé car j’étais entourée de gens bienveillants, dont la journaliste. Mais lorsque je suis passée dans cet hôpital, j’ai réalisé tout le chemin que j’avais parcouru. Cela paraît assez fou car je vis à 200 à l’heure et j’ai un peu ce « syndrome de l’imposteur », c’est-à-dire que je fais les choses naturellement sans vraiment m’en rendre compte. Ce reportage a été un peu un coup de massue car je me suis retrouvée face à des gens qui m’ont rappelé ce que j’étais en 2013. Et là, j’ai réalisé combien de temps et de courage il m’a fallu pour surmonter tout ça et en arriver là ou j’en suis aujourd’hui. Cela a été un retour un peu brutal vers mon passé, c’était aussi nécessaire pour réaliser que je suis capable de faire de belles choses !

GGN : Parmi tous les combats que doit mener un grand brûlé, le regard des autres et le rejet social sont-ils les plus difficiles à gérer ?

Julie Bourges : Absolument. Dans la sphère du rejet social, j’ajouterai aussi la discrimination professionnelle. Vous avez ciblé les deux combats principaux. Le premier concerne la réinsertion dans la société qui est extrêmement compliquée. Les grands brûlés se cachent. Lorsqu’ils se dévoilent, leurs cicatrices attirent l’œil et c’est très délicat. En ce qui concerne le rejet social, il y a une lutte acharnée pour obtenir des indemnités. En 2020, il est dramatique de constater qu’un grand brûlé n’est pas remboursé sur les crèmes. Concrètement, ces combats là disparaîtrons le jour ou les grands brûlés se montreront tous. Cela n’arrivera peut-être jamais, mais je dis souvent sur les réseaux sociaux que la différence restera en tant que telle tant qu’elle ne sera pas normalisée. Au final, j’ai un peu cette double casquette ou je comprends ce que vivent les grands brulés car j’en suis une, et je suis un peu militante. J’ai envie de leur dire « On se réveille ! On sort ! On ne va pas s’empêcher de vivre ! ». Je l’ai vécu aussi et je me suis cachée pendant 4 ans. J’ai envie d’inciter les grands brûlés à se découvrir !

GGN : Les soins des grands brûlés sont extrêmement couteux. Comment améliorer leur prise en charge ?

Julie Bourges : Je pense qu’il faut en parler, se battre. La première des choses à faire est de rembourser les crèmes. Il n’y en a aucune dédiée aux greffes de peau et aux brûlures. Une preuve toute simple, lorsque les gens se brûlent au 1er degré avec un four, ils vont avoir un mauvais réflexe. Ils ne savent pas comment soigner des cicatrices. Ils mettent des glaçons, du dentifrice etc. Comme je l’explique dans l’une de mes vidéos, il y a une prévention à faire sur les brûlures. Le bon geste est d’appliquer de l’eau. Et bien souvent on ne sait pas quelle crème mettre. On pense à la Biafine mais ce n’est pas du tout ce qu’il faut faire. Donc il faudrait pousser la recherche sur des crèmes spécifiques. Mais vu que le sujet est tabou, c’est vraiment un cercle vicieux et on a l’impression qu’il n’y a pas de brûlés en France. Si cette crème était créée, elle serait achetée plus que toutes les autres que l’on voit dans le commerce !

Il faudrait également savoir faire reconnaître le handicap physique. Un brûlé touché au niveau du visage a forcément une différence physique flagrante qu’il va garder toute sa vie. Aujourd’hui on reconnaît le handicap moteur et les employeurs sont obligés d’embaucher des handicapés. Ce n’est pas du tout le cas pour le handicap physique. Et forcément, on va faire preuve de discrimination professionnelle. Si l'on prend des grandes marques comme Dior ou Chanel, face à un grand brûlé très compétent on préfèrera quelqu’un qui « passe mieux » en clientèle pour représenter leur image. Le combat est loin d’être terminé pour les grands brûlés !

GGN : Le sujet des grands brûlés est tabou en France ?

Julie Bourges : Totalement. Il l’est moins aux Etats Unis. Là-bas Turia Pitt est une grande brûlée qui est présentatrice de télévision. C’est loin d’être le cas en France ! Dans notre pays, sur les plateaux de télé, nous sommes encore dans les standards de la beauté. J’ai vraiment à cœur que tout ceci change. Je suis marraine de l’association Burns and Smiles. En 2013, il y avait l’Association des Grands Brûlés de France qui était inactive. Lorsque j’étais sur mon lit d’hôpital, j’avais cherché des informations. Je voulais parler à d’autres personnes dans mon cas mais je n’avais trouvé personne. Je trouve ça fou ! Aujourd’hui les choses évoluent un peu mais c’est long. Les grands brûlés fot heureusement se diriger vers la bonne association ou vers les bonnes personnes.

26/06/2020 - Toute reproduction interdite


100 pensées positives, motivantes et inspirantes / Douze Février/ Julie Bourges
Editions Amphora
De Peggy Porquet

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