Société | 11 janvier 2021

Juifs du Maroc : Rester, partir ou revenir

De Amira Géhanne Khalfallah
5 min

Après une présence de plus de 2000 ans, il ne reste que 2000 juifs au Maroc. Aujourd’hui les nouvelles générations issues de la diaspora tentent un rapprochement avec la terre de leurs ancêtres, qui n’est pas forcément celle promise…

                       Par Amira-Géhanne Khalfallah

 

Jauk Lemal El Maleh a fêté en juin dernier ses soixante ans de carrière. On a rendu hommage comme il se doit au musicien qui n’a cessé de revendiquer la paternité de la fusion et de la world musique Afro-méditerranéenne. « J’ai créé la confusion en mélangeant les styles et c’est comme ça qu’est née la fusion », informe-t-il fièrement.  Jauk est né dans le Mellah, le quartier dédié aux juifs dans les médinas marocaines. « Dans une grande pauvreté », précise-t-il. Mais depuis les choses ont bien changé.

A 76 ans, Jauk est mondialement connu, il a inventé la Dakka-Rock, et le Gnawa-jazz et a même enseigné à la Sorbonne. Ce qui n’a pas changé dans sa vie, en revanche, c’est le fait qu’il n’ait jamais quitté le Maroc, comme sa mère qui est restée à l’heure où les juifs du royaume quittaient le pays en masse. Aujourd’hui, le percussionniste et théoricien s’est retiré dans la campagne à une demi-heure de Casablanca. Il continue de jouer, d’inventer, de « taper » sur toute chose : casserole, bidon, chaque bout de métal, de bois, de plastique devient instrument de musique, prétexte au jeu. Dans sa ferme tout objet est sonore. Jauk partage son quotidien avec Aïcha qui s’occupe des lieux et du ménage. Mais Aïcha n’est pas une simple employée de maison, elle est surtout celle avec qui il joue. Son truc à elle c’est le Nakous « et personne ne peut prétendre jouer comme elle », insiste Jauk. Cette femme musulmane à l’apparence bien traditionnelle qui ne se départit jamais de son foulard - toujours bien vissé sur sa tête - a choisi de vivre avec Jauk et n’a cure des médisances du voisinage. Lorsque Jauk et Aïcha se mettent à jouer, ils redeviennent des enfants, ils ne sont ni juif, ni musulman, le monde n’existe plus !

Pour Jauk la question de la religion ne se pose même pas, « Je suis riche de tous les brassages de l’histoire de ma famille qui n’a jamais cessé de se mélanger. Ma tante Rébecca a épousé un musulman et mes cousins sont musulmans. Toutes les religions monothéistes sont représentées dans ma famille », dit-il fièrement, même s’il déplore le départ des juifs du Maroc. « Ils ne sont que 1500 juifs au Maroc. Ce n’est pas une communauté, c’est un groupe », s’insurge-t-il.

Officiellement, il reste 2000 juifs au Maroc. Beaucoup sont partis dans les années 50 et 60.

C’est le cas des grands-parents de David, jeune architecte français de 30 ans qui est venu s’installer à Casablanca. Cette ancienne famille juive d’Essaouira est arrivée en France en 1956, et dans les années 2000 une partie des petits-enfants est revenue vivre au Maroc dont le tout dernier, David. Le Toulousain y a passé 4 années. « Lorsque je suis venu vivre au Maroc, je ne me sentais pas du tout marocain, dans ma famille on n’en parlait jamais. Mais j’ai été surpris d’entendre les gens me dire « bienvenue chez toi » à l’évocation de mon nom de famille », se souvient-il amusé. Une autre forte impression avait surpris le Toulousain : « J’ai grandi en France dans les tensions intercommunautaires entre juifs et musulmans et à ma grande surprise, je n’ai pas vécu cela au Maroc ».

Peut-on supprimer 2000 ans d’histoire ?

Kamal Hachkar est professeur en histoire et documentariste. Ce natif de Tinghir (village du Haut Atlas aux 40 000 âmes - Province de Ouarzazate), s’est intéressé aux communautés juives berbères du Maroc. Il fut un temps où le quart de la population de son village était juive, mais aujourd’hui il n’en reste plus aucun. La synagogue est devenue une maison, l’école juive, une banque... La mémoire millénaire de présence juive s’efface, il ne reste que les témoignages des anciens. Kamal Hachkar est parti à la recherche des juifs de son village et en a sorti un petit bijou documentaire qui porte le titre de Tinghir Jérusalem, les échos du Mellah. « En Israël, j’ai rencontré des femmes qui chantent des joutes oratoires en Amazigh. J’ai éprouvé une espèce de fierté à les entendre parler ma langue. Celui que tu perçois comme l'autre est ton semblable c'est surtout ça qui m’a intéressé. La langue reste ce vecteur, ce lien ». 

Les récits rétrospectifs changent à travers les générations et s’inversent. Si les juifs du Maroc ont été élevés dans le culte de la terre promise, leurs enfants et petits-enfants ont grandi dans celui de la terre des ancêtres et ce n’est pas celle de Moïse.

Netta Hazen est traductrice et enseignante d’arabe. Native de Jérusalem d’un père juif marocain et d’une mère d’origine juive égyptienne, elle est revenue en 2016 au Maroc en quête d’identité et a décidé de se battre pour obtenir des papiers marocains. « J’ai dû faire face à tous les obstacles possibles et imaginables pour obtenir mes papiers. Un avocat m’a demandé 3000 $ pour les démarches. Ni la communauté juive marocaine ni les autorités du royaume ne m’ont aidée. J’étais livrée à moi-même et j’ai dû fournir des tonnes de papiers. J’étais trimbalée de services en services… », se souvient-elle. Après moult déboires, Netta est fière de montrer le graal, son passeport marocain !

« Je n’ai pas choisi d’être israélienne. Généralement, quand je voyage et que l’on me demande d’où je viens, je dis simplement Jérusalem. Mais j’ai choisi d’être marocaine, je tiens à ce choix et l’assume », explique-elle.

Néanmoins le Maroc ne reconnaissant pas « officiellement » Israël, le cas de Netta était un véritable casse-tête pour les autorités. Sur sa nouvelle pièce d’identité est écrit :  née à El Qods (Jérusalem), Pays : Palestine. Le problème est réglé !

Si Netta est aujourd’hui en Israël bloquée à cause de la pandémie, elle compte bien revenir au Maroc et se spécialiser dans le tourisme religieux.

Au Maroc, les 700 mausolées de saints juifs attirent quelque 80 000 pèlerins annuellement. Un business assez juteux qui n’a jamais tari.

Loin des lieux de culte, le pèlerinage de Lala Tamar est musical. La jeune chanteuse de mère marocaine et de père brésilien revient souvent au Maroc. Elle est parmi les rares artistes à avoir sorti un album en 2020. Cette habituée des festivals et grandes scènes marocains vit à Jaffa. Lala témoigne de sa première venue au Maroc : « J’étais stupéfaite. Les gens que je voyais me ressemblaient, non seulement physiquement mais aussi dans leur façon de parler, de se comporter, de marcher… J’étais chez moi !».

Le nouvel album de Lala Tamar est en Haketia, cette vieille langue judéo-maroco-espagnole. « J’ai découvert ces chants et cette langue dans des vieux enregistrements. J’ai trouvé ça tellement beau et j’ai entamé des recherches. Ces chants me touchent plus que tout. J’ai décidé de créer un album autour de cette langue ». Tamar a eu bien raison, son album cartonne et fait revivre à la fois, une langue mais aussi une mémoire que l’on croyait perdue à tout jamais.

 

20/11/2020 - Toute reproduction interdite


Vue sur les tombes du cimetière juif de Marrakech
Debora Mugica/Pixabay
De Amira Géhanne Khalfallah

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