Malgré la présence de trois fleuves et d’une dizaine de barrages sur son territoire, la Jordanie lutte pour accroitre ses capacités d’approvisionnement en eau. Le pays se tourne aujourd’hui vers des solutions alternatives, dont la concrétisation est vitale. Par Maxime Chauffour

La Jordanie, quatrième pays mondial le plus dépourvu en ressources aqueuses, connait une situation de stress hydrique structurelle : les habitants ne disposent que de 123 m³ par an, contre 1200 m³ dans le Moyen-Orient en général. Pendant longtemps, le Royaume hachémite a puisé sans compter dans les douze principales nappes phréatiques de son sous-sol, qui subviennent encore à la moitié des besoins du pays. Mais l’épuisement rapide de ces réserves contraint le gouvernement à diversifier ses sources d’approvisionnement. La hausse démographique de 2,15% par an – chiffre qui n’inclut pas les 1,2 millions de réfugiés syriens arrivés dans le pays depuis 2011– ne fait qu’accroitre l’urgence de la situation, d’autant plus que les problèmes de gestion des stocks compliquent l’action de l’Etat : la corruption, les puits illégaux et le gaspillage sont responsables d’une perte estimée à 70% des réserves par la Banque Mondiale.

Le docteur en hydrologie Dureid Mahasneh rappelle à titre d’exemple que 65% de la consommation nationale est dédiée à l’agriculture, alors que ce secteur ne contribue qu’à 6% du PIB. Le manque de possibilités de reconversion professionnelle ainsi que les importantes subventions de l’Etat participent au maintien d’un statuquo problématique, très loin de l’optimisation économique que la situation exige.

La question revêt une dimension stratégique et géopolitique contraignante pour le gouvernement d’Amman. Le canal King Abdullah, terminé en 1961, puise dans le fleuve Yamrouk pour alimenter la capitale jordanienne forte de 3 millions d’habitants. Mais l’amont du fleuve est contrôlé par les Etats syriens et israéliens, qui ont par conséquent la main sur le débit. Iyad Dahiyat, le secrétaire général de l'Autorité jordanienne de l'eau, explique à juste titre que la ressource est une « question de sécurité nationale ». Les accords passés avec les pays frontaliers (en 1987 avec la Syrie, et en 1994 avec Israël) qui disposent de réserves sont ainsi soumis aux fluctuations géopolitiques, qui peuvent mettre en péril la stabilité du régime jordanien.

Un projet de canal long de 180km, reliant la mer Morte à la mer Rouge, est à l’étude entre la Jordanie et Israël. Le cout de l’opération, évalué à 1 milliard de dollars, serait supporté par les deux pays à hauteur de 400 millions de dollars, tandis que le reste serait financé par le secteur privé. Mais la concrétisation de cette entreprise, imaginée il y a 100 ans, dépend des aléas diplomatiques. Lors de sa dernière entrevue en juin dernier avec Benjamin Netanyahu, le Roi Abdallah II avait obtenu la reprise des pourparlers après un gel de six mois du à des tensions diplomatiques. Sans l’aboutissement de ce partenariat transnational, la Jordanie pourrait atteindre un niveau d’assèchement critique qui justifie la bienveillance à l’égard de l’Etat juif. Cet impératif est donc, pour l’heure, un sujet de coopération entre les nations. Selon Yakov Garb, consultant auprès de la Banque Mondiale pour l’évaluation de la viabilité du canal, ce mégaprojet est surtout un outil de communication qui serait loin d’avoir les effets escomptés. En avril 2017, l’ouverture de la première usine de désalinisation, dans la ville d’Aqaba, avait été saluée par les autorités jordaniennes. Les 15 000m3 d’eau potable produits par jour servent à alimenter la localité de 90 000 habitants. Une première étape encourageante, mais encore bien loin de répondre à la demande nationale. Le projet de canal prévoit, lui, une capacité de désalinisation de 220 000m3 par jour et demeure, malgré les retards de calendrier, le meilleur espoir de la Jordanie.

25/07/2018 - Toute reproduction interdite


Des enfants réfugiés syriens boivent de l'eau au camp de réfugiés d'Azraq près de la ville d'Al Azraq, Jordanie, 19 août 2015
De GlobalGeoNews GGN