Culture | 27 août 2020

John Wayne plus fort que la cancel culture

De Lionel Lacour
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Blanc, anticommuniste, pro-guerre du Vietnam, incarnant la virilité sans demi-mesure, John Wayne n’échappe plus depuis aux vaillants défenseurs du « Bien ». Des étudiants de l’Université de Californie du Sud ont en effet exhumé une interview publiée dans Playboy en 1971 dans laquelle Wayne aurait défendu une idée de la suprématie blanche et dénoncer la perversité de certains films. Héroïquement et sans appel, ils jugent l’acteur raciste et homophobe. Leur objectif : faire cesser une exposition lui étant consacrée, laquelle est désormais rangée dans les archives de l’Université. Aussitôt, des élus démocrates leur emboîtent le pas et demandent que soit débaptisé l’aéroport John Wayne de Santa Ana en Californie.

Pour eux tous, John Wayne est réductible à une seule interview, aussi contestable soit-elle. Sa filmographie et sa vie révèlent pourtant un John Wayne bien différent des quelques phrases prononcées il y a près de cinquante ans.

                                                                                                       Par Lionel Lacour.

 

S’il a joué dans presque tous les genres - policiers, romantiques, guerre, aventure ou film historique - il incarne pour tous les spectateurs le mythe du western. Propulsé star en 1939 avec La chevauchée fantastique tourné dans les décors de Monument Valley, il reste un héros de l’Ouest jusqu’à son dernier film Le dernier des géants en 1975.

Mais le mythe John Wayne se résume en trois autres westerns.

En 1956, John Ford le fait tourner pour la dixième fois depuis La chevauchée fantastique dans La prisonnière du désert. Le cinéaste sait depuis La rivière rouge d’Howard Hawks que John Wayne – The Duke est un bien meilleur acteur qu’il ne le croyait. Par son apparition et sa disparition mythiques de l’écran, le 1m93 de Wayne incarne Ethan Edwards, l’un des personnages les plus ambigus qu’il ait eu à incarner, loin des héros positifs habituels qui lui vont si bien d’habitude, même quand il joue un bandit comme dans  Le fils du désert en 1948. Ethan est un ancien officier sudiste, mercenaire pour l’armée du Mexique, amoureux de la femme qui a épousé son frère, arrogant, imbus de sa personne et raciste envers les Indiens. Mais Ethan est aussi charismatique, opiniâtre et parle la langue de ses ennemis. Wayne propose un jeu tout en nuances. Son visage peut être dur et cruel ou s’illumine quand il découvre que Marty Pawley, pensant avoir acheté une couverture, a en fait épousé une jeune squaw ; ou bien être marqué par l’effroi après qu’il a découvert le corps mutilé d’une jeune femme blanche enlevée par des Comanches ; ou enfin, c’est la haine qui burine sa face quand il scalpe le chef indien Scar après dix ans de quête pour retrouver sa nièce Lucy. John Wayne ne surjoue pas. Il est Ethan Edwards. Il est cet Américain qui est traversé par ces guerres contre les Indiens mais aussi entre les Américains eux-mêmes durant la guerre de Sécession. cette défiance à l’égard de l’armée nordiste symbolise une des fractures encore présente aux USA mais sa figure permet de réconcilier ces deux camps. L’acteur ne retrouve un tel personnage ambigu qu’avec Tom Doniphon dans  L’homme qui tua Liberty Valance en 1962 pour son ultime collaboration avec Ford.

En 1959 dans son deuxième film avec Howard Hawks, il incarne dans Rio Bravo un shérif d’une droiture irréprochable. Pour ce rôle plus classique, le cinéaste utilise également la taille de l’acteur qui apparaît à l’image dans une contre-plongée extrême, valorisant encore davantage son personnage, le shérif John T. Chance. Après l’arrestation de Jo Burdette, Chance refuse que quiconque ne l’aide à empêcher l’évasion de Jo. John Wayne ne joue pas ce rôle au hasard car s’il incarne ce shérif, c’est en réaction au film Le train sifflera trois fois en 1952 où le shérif interprété par Gary Cooper demande de l’aide à tout le monde.

Wayne, ainsi que Hawks critiquent alors ce film, arguant du fait qu’un shérif n’a pas à être aidé mais doit remplir sa mission de protection de ses concitoyens. Là encore, le personnage de Chance se confond au modèle de société de Wayne.

En 1969, le Duke retrouve Henry Hathaway pour leur sixième vraie collaboration. Il incarne Rooster Cogburn dans 100 dollars pour un shérif.  Le spectateur voit en ce vieux marshal borgne à la réputation de dur, un John Wayne vieillissant, survivant de l’âge d’or du western. Mais quand Rooster franchit à la fin du film une barrière avec son cheval, séquence préférée de sa carrière, il fait signe aux Peckinpah et Leone que son heure n’est pas encore finie. Il est récompensé d’un Oscar qu’il reçoit avec dignité et humour, blaguant sur le fait qu’il aurait dû mettre un bandeau sur son œil bien avant pour obtenir la statuette.

John Wayne, une idée de l’Amérique

Les biographies lui étant consacrées sont unanimes. John Wayne est apprécié de tous ses partenaires et de ses réalisateurs avec qui il nourrit une amitié souvent sincère et longue. S’il n’a pas fait la seconde guerre mondiale – et les raisons affichées par les biographes sont multiples et diverses – il a tourné de nombreux films participant à l’effort de guerre comme Alerte aux marines en 1944. Anticommuniste convaincu, il soutient le maccarthysme à Hollywood, persuadé que ceux qui revendiquent de l’idéologie de Moscou constituent un danger pour la nation américaine, au point de tourner en 1952 Big Jim McLain, film ouvertement ‘anti rouge’. Pour les mêmes raisons, il réalise Les bérets verts en 1968, film favorable à l’intervention américaine au Vietnam.

Pourtant, s’il a des amis chez les Républicains, bien des Démocrates font partie de son cercle. Ainsi en est-il de Lauren Bacall ou de James Stewart, avec qui il tourne des films, et notamment son dernier, Le dernier des géants en 1975. Ceux-ci ont d’ailleurs été imposés par Wayne lui-même à la production, et Stewart accepte bien qu’ayant arrêté de tourné depuis cinq ans. Ses amitiés sont célèbres et le couple qu’il a formé avec Maureen O’Hara  durant cinq films est dû à une sincère camaraderie entre les deux, Wayne affirmant même qu’elle était « le meilleur mec qu’il ait connu ». C’est que John Wayne est à la ville comme sur l’écran. Entier, loyal et aussi plein d’ambiguïtés. Il n’est plus ce Marion Mitchell Morrison né en 1907. Kirk Douglas d’ailleurs écrit dans Le fils du chiffonnier qu’il se prenait vraiment pour John Wayne quand il lui reprochait d’avoir incarné « la mauviette de Van Gogh » ! Ainsi, outre son professionnalisme, c’est aussi son empathie pour les personnes qu’il côtoie qui contredit ses détracteurs. En 1956, il fait interrompre le tournage de La prisonnière du désert pour que Beulah Archuletta, une actrice indienne, puisse assister au mariage de son fils, lui affrétant son propre avion. Dans Les cow-boys en 1972, il joue aux échecs et déclame des poèmes avec l’acteur noir Roscoe Lee Brown, démocrate. Mais ils s’interdisent de parler politique ! Le 17 janvier 1974, il se rend à Harvard pour rencontrer des étudiants qui lui sont hostiles car il a soutenu la guerre du Vietnam. Alors que l’un d’eux se moque de sa moumoute, il affirme que ce sont pourtant bien des vrais cheveux… mais pas les siens, renversant ainsi la salle à son profit. Enfin, si son chef-d’œuvre Alamo en 1960, dont le souffle épique mythifie la résistance des Américains face aux troupes mexicaines de Santa Anna, cela ne l’empêche pas de soutenir à la fin de sa vie la cause des migrants mexicains dans les États limitrophes des USA. Wayne, patriote et humaniste.

Ainsi, même ceux n’étant pas de ses amis les plus proches reconnaissent son intégrité politique, comme l’affirme Kirk Douglas dans une interview au Dick Cavett Show (1’20’’) en 1971 quand ce dernier essaye de lui faire dire du mal du Duke. 1971, cette fameuse année où il a tenu des propos racistes dans Playboy.

Ainsi, cette volonté d’effacer aujourd’hui John Wayne des mémoires américaines pour une interview malheureuse et contraire à ce qu’ont été les actes d’une vie relève non de la justice mais d’un lynchage d’incultes et d’ingrats. Ethan Wayne, né en 1962, rappelle d’ailleurs avec mesure et raison dans un communiqué que son père n’était pas raciste et que si l’interview était maladroite, elle ne reflétait absolument pas ses convictions, celles que chacun pouvait participer au rêve américain, quelques soient ses origines, sa couleur de peau ou son orientation sexuelle. Il reste à souhaiter aux détracteurs de John Wayne de représenter aussi bien les USA dans le monde qu’il le fit pour ceux qui, plus jeunes, regardaient ses films avec une passion encore intacte aujourd’hui.

28/08/2020 - Toute reproduction interdite

 

 


Portrait de John Wayne vers 1965
Wikimedia Commons
De Lionel Lacour

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