Interviews | 8 février 2021

Joel Soler : Dans l’enfer des geôles turques

De Peggy Porquet
12 min

Le 26 septembre 2020, le réalisateur Joel Soler s'est rendu en Turquie dans le cadre de repérages pour un documentaire consacré à l'histoire des Rois Mages. Suite à l'acquisition d'une pierre sculptée pour 50 euros auprès d’un marbrier, le Français s'est retrouvé incarcéré dans la prison de haute sécurité de Maltepe pendant 50 jours. Il raconte l’enfer des geôles turques.

          Entretien conduit par Peggy Porquet.

 

Fild : Quelles ont été les circonstances de votre arrestation ?  

Joel Soler : Je me suis rendu en Turquie en Septembre pour les repérages d’un documentaire consacré aux Rois Mages. Lors de mon périple, j'ai acheté chez un marbrier une pierre que j’ai payée 50€. Ce marchand avait un peu de tout, des statues, des sculptures, des colonnes, comme on en trouve partout en Turquie ou même en France sur le bord d’une route. La pierre ressemblait un peu aux stucs que l’on trouve en Andalousie. Elle était de petite taille. Bien évidemment, si j’avais pensé qu’elle avait une valeur historique, je ne l’aurai jamais achetée ! Je l’ai mise dans ma valise puis je me suis présenté à l’aéroport le jour de mon vol.  Lorsque j’ai passé le scanner, on m'a demandé d'aller au bureau des douanes où j’ai été interrogé pour vérifier s’il s’agissait ou non d’un objet historique. Ils ont pris une photo et l’ont envoyée au musée d'art islamique. Il a fallu attendre la réponse et au bout de 2h30, les policiers m’ont confirmé que je pouvais sortir du territoire. À ce moment-là, je leur ai proposé de laisser la pierre - sans grande valeur pour moi - mais ils ont refusé, m’affirmant que tout était vérifié. À cause de la durée de cet interrogatoire, j’ai raté mon vol et j’ai acheté des billets pour un autre vol qui devait décoller quatre heures plus tard. Je suis monté dans cet avion avec la pierre dans ma valise. L’avion était prêt à décoller, je l’ai entendu s’arrêter et un membre du personnel de bord est venu me dire de me lever et de prendre mes affaires. Les policiers m’attendaient à la porte de l’avion et m’ont déclaré en état d’arrestation. Je suis sorti avec eux et je suis retourné au poste de police ou à ma grande surprise on m’a interrogé sur mes films. On m’a montré Saddam Hussein puisque j'ai fait un film sur lui, ainsi que sur les Ben Laden. On m’a montré toute ma filmographie. J’ai été très transparent avec eux, je leur ai prouvé que je n’avais contacté personne en Turquie car je savais où aller pour mes repérages, je leur ai aussi montré mon téléphone et mon ordinateur. J’ai passé la nuit dans une cellule de l’aéroport et le lendemain, on m’a présenté à un juge.

Fild : Vous a-t-on permis de contacter un avocat ? Avez-vous eu l'assistance d'un traducteur ?

Joel Soler : J’étais assez confiant mais j’ai vite déchanté. On m’a dit que j’allais être placé en détention pour trafic illégal d’antiquités. Le juge a déclaré que la pierre en question était un bien historique protégé d’origine byzantine. Donc le jugement était déjà acquis. En ce qui concerne l’avocat, l’histoire est plutôt rocambolesque. Lorsque je suis sorti de l’avion, j’ai immédiatement appelé le Consulat de France pour lui signifier mon arrestation et mon urgentissime besoin d’un avocat. On m’a répondu qu’il fallait me rendre sur le site internet pour télécharger la liste des avocats, car c’était la procédure. Dans la panique, sachant que j’étais de nouveau sur le chemin du poste de police, j’ai tenté de me connecter sans succès. J’ai rappelé le Consulat et ils ont fini par me donner un nom. Il s’agissait de l’avocate du Consulat. J’ai contacté cette dame qui a estimé que l’aéroport était trop éloigné et qu’elle ne pouvait pas venir. Le temps de mon audition au poste a duré huit heures, je pense que quelqu’un aurait eu tout le temps pour se déplacer, sachant que le Consulat était au courant et aurait pu trouver un remplaçant. Lors de ma présentation au juge, j’ai eu un avocat commis d’office, mais ce dernier ne m’a même pas salué et ne s’est occupé de rien. Il y avait une traductrice qui parlait français, tout comme lors de ma déposition à l’aéroport.

Fild : Vous avez été emprisonné dans la prison de Maltepe. Quelles ont été les conditions de votre détention ?

Joel Soler : Je me suis retrouvé dans une pièce avec seulement une douche remplie de 20 centimètres d’excréments et trois petites fenêtres pour respirer. Nous étions 60 personnes dans cette pièce. Il y avait un seul robinet pour pouvoir se désaltérer. Les conditions d’hygiène étaient atroces et nous avons tous attrapé des maladies de peau. On nous servait une seule gamelle pour tout le monde et une lutte éclatait à chaque repas ou seuls ceux qui jouaient des muscles parvenaient à manger. Dans la cellule, une dizaine de migrants mineurs d’origine afghane côtoyait une quinzaine de violeurs d’enfants ou des détenus ayant perpétré des assassinats. Les prisonniers portaient un badge qui déclarait quelle était la nature de leurs délits. C’est comme cela que j’ai su qui étaient mes codétenus.

Fild : Avez-vous été victime ou témoin de tortures ?

Joel Soler : J’ai été témoin de tortures. La torture provient des gardes mais aussi lieu à l’intérieur des cellules. Les gardes exfiltrent régulièrement des prisonniers récalcitrants. Ils les frappent sur les jambes pour ne pas laisser de trace. Un jour, une bagarre a éclaté et l’un des codétenus m’a protégé. Les gardes l’ont emmené car il était le plus proche de la porte. Il a été tabassé. La torture psychologique est quotidienne. Si vous avez de l’argent, vous avez droit à 100, 120 euros par semaine pour acheter des produits de première nécessité comme du dentifrice ou du thon, car il y a très peu de protéines dans la nourriture donnée par la prison. Ceux qui n’ont pas cet argent menacent les autres et les volent. J’ai été quotidiennement menacé de mort. Cela a duré trente-deux jours, le temps de ma quarantaine Covid, avant d’être transféré dans le bloc des détenus de longue durée. Le soir, je dormais avec une serviette autour du cou en me disant que cela me protègerait un peu si l’on me plantait quelque chose dans la gorge.

Fild : En prison, avez-vous bénéficié de l'assistance du Consulat de France ? 

Joel Soler : Entre le moment de mon incarcération le 1er octobre et ma sortie de prison le 19 novembre, soit 50 jours, je n’ai eu ni aide, ni contact avec le Consulat. Ils ont toutefois pris de mes nouvelles auprès de ma famille et ont su que j’avais attrapé la Covid en prison. Nous étions deux européens dans le bloc. Il y avait un anglais avec moi. Tout de suite, son Consulat a communiqué avec lui par fax. Lorsqu’il a été atteint de la Covid, son Consulat a plaidé pour qu’il soit envoyé à l’infirmerie. Il avait aussi des problèmes dentaires et là encore, son Consulat est intervenu. Ils se sont mis en contact avec son avocat pour voir s’il n’y avait pas de vice de procédure.  J’aurai aimé bénéficier d’une assistance similaire ! La représentation consulaire devrait être au moins en relation avec l’avocat pour savoir s’il n’y a pas de violation des droits de l’homme ou de vice de procédure ! Plus tard, le Consulat m’a affirmé avoir été en contact avec la prison et cette dernière lui a dit que tout allait bien. Je me suis largement expliqué avec le Consul là-dessus. J’ai eu le sentiment d’avoir été abandonné pendant cinquante jours. Pour moi, l’affaire est close. Ce n’est pas le Consulat qui a violé mes droits et qui m’a maltraité. Le véritable responsable est le système judiciaire et carcéral Turc. Dans le bénéfice du doute, le Consulat a fait ce qu’il a pu dans un contexte de crise sanitaire et de tensions maximales entre la France et la Turquie.  

Fild : Compte tenu des relations très tendues entre la France et la Turquie, pensez-vous que votre nationalité a ajouté encore plus de dureté dans les traitements que l'on vous a infligés ?

Joel Soler :  Il est clair que ma nationalité n’a pas joué en ma faveur au tribunal. Lors de ma deuxième audience le 18 novembre, face au procureur et à trois juges, j’ai insisté sur le fait que je voulais rentrer en France et que j’avais besoin d’un traitement médical. Mon avocat me faisait des grands signes pour que j’arrête. J’ai su par la suite que l’un des juges voulait que je reste en Turquie « car cela me ferait du bien ». Vous savez qu’une purge a été faite dans le système judiciaire Turc et que la plupart de ceux qui y officient sont des nationalistes pro-Erdogan. Pour ce qui est de la prison, le fait d’être Français n’a pas vraiment influé sur les traitements que j’ai subis car je ne pense pas que les gardes sont au fait de la géopolitique internationale. La question est de savoir si la France va accepter que l’un ses ressortissants ait été incarcéré suite à des vices de procédure. Ma déposition par exemple n’a jamais été signée par un avocat et j’ai été enregistré sous le statut de trafiquant de drogue. Je réfléchis à une éventuelle saisine de la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

Fild : Pendant plus de 15 ans, vous avez réalisé des documentaires liés aux dictatures qui vous ont valu des détentions, notamment au Yémen. Les autorités turques en avaient-elles eu connaissance ?

 Joel Soler :  Je crois que lorsque les policiers m’ont donné l’autorisation de partir avec la pierre, ils ont simplement dû taper mon nom sur Google et ont dû penser avoir déniché un « gros poisson ». Je pense qu’il s’agissait d’un excès de zèle de la part d’une personne pensant que j’avais commis un crime horrible contre Erdogan. Je suis victime d’un procès politique. La pierre a été instrumentalisée pour m’humilier et me dissuader de tourner un film en Turquie.  

Fild :  Le 19 novembre 2020, vous avez été libéré sous caution avec interdiction de quitter le territoire. Etiez-vous en contact avec un avocat Français ? Étiez-vous sous surveillance ?

Joel Soler : J’étais en contact avec un avocat turc. J’ai constaté que des gens rôdaient autour de l’appartement que j’ai loué à Istanbul. J’avais même une fenêtre qui donnait sur les poubelles. Un jour j’ai fait un essai : j’ai mis une partie du script sur lequel je travaillais sur les Rois Mages et des documents sans importance à la poubelle. En me cachant derrière un rideau, j’ai vu que bizarrement, des personnes fouillaient la poubelle peu après. Donc oui, j’ai été suivi, surveillé, mais cela me paraît normal.

Fild : Le 28 janvier dernier, vous êtes de nouveau passé en jugement avec une lourde incertitude de subir une nouvelle incarcération. Quels sont les éléments qui ont joué en faveur de votre libération ? 

Joel Soler : Le 28 janvier, je me suis rendu au tribunal avec une valise prête pour un nouveau séjour en prison. Je pense que tous les vices de procédure dénoncés par mon avocat ont joué en ma faveur. Dans mon acte d’accusation, ils avaient oublié de mentionner que j’avais déclaré vouloir laisser la pierre. Ils ont considéré que je n’avais pas commis le crime, mais qu’il s’agissait d’une tentative pour exporter cette pierre. Grâce aux recherches menées par mon avocat avec l’aide d’experts, il s’est avéré que cette pierre était d’origine arménienne. On sait que les Turcs ont perpétré un véritable génocide contre les Arméniens et leur patrimoine. Les juges ont considéré que cette pierre n’était pas un bien historique à protéger et ont déclaré que je serais remboursé de l’amende de 5000 euros que j’avais été condamné à payer. Ils m’ont en revanche condamné à deux ans et un mois de prison. En Turquie, lorsque l’on est condamné à deux ans, c’est un sursis. Je fais évidemment appel de cette décision car je n’ai jamais voulu exporter un bien historique. Je suis convaincu que l’on veut absolument m’empêcher de tourner là-bas. Je ne suis pas près d’y retourner ! Quant à la pierre, ils l’ont bien entendu gardée et je doute qu’un jour ils la rendent aux Arméniens….

 

05/02/2021 – Toute reproduction interdite.

 

 



Joseph Fulgham / Pixabay
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