Un soldat décédé à l’entraînement aurait-il droit à moins de considération qu’un policier ou qu’une victime d’un attentat ? Le père d’un sous-officier d’élite décédé à l’entraînement en 2017 pointe les contradictions de l’administration.

                                                                                          Enquête de Mériadec Raffray

« Suite à mon rendez-vous avec les autorités du ministère des Armées, j’étais sans nouvelles 7 mois après. J’ai prévenu que je me sentais en droit de reprendre l’offensive médiatique. Et voilà que l’on m’a enfin répondu : un groupe de travail interne a été créé » …

Devenu suspicieux, Jean-Pierre Woignier a décidé de ne plus tenir compte du calendrier de l’administration pour pousser les feux de son combat. Celui d’un père pour son fils. Un père fier de l’engagement et du parcours de François au service de la France. Un père blessé dans sa chair par le traitement « inique et injuste » dont celui-ci a été l’objet après son décès accidentel au cours d’un entraînement préparatoire à son départ pour le Mali.

Le 2 août 2017, dans un camp militaire du Sud-Ouest, le véhicule de l’avant blindé de l’adjudant du 3e régiment parachutiste d’infanterie de marine (3e RPIMa) roule vite sur la piste. Sa section simule au plus près les conditions des combats au Sahel. L’erreur du pilote est fatale. D’un coup, l’engin blindé se retourne, écrasant le sous-officier d’élite, juché sur le toit, à son poste.

Major de son école, 13 opérations extérieures à son actif, François Woignier laisse derrière un fils, Owen (7 ans) et sa maman, Danielle. Et un père qui ne comprend pas pourquoi on lui attribue la mention posthume « Mort en service » plutôt que « Mort pour le service de la Nation ». Une argutie juridique pour le néophyte. Un détail qui changerait tout pour ce retraité de Cagnes-sur-Mer, dont la famille, d’origine bretonne, a engendré plusieurs soldats.

Sur le site internet qu’il a créé depuis, « Les oubliés de la Nation », l’ancien éditeur a répertorié plusieurs familles parmi les dizaines confrontées au même problème complexe et sensible : comment, aujourd’hui, l’Etat distingue-t-il les personnes qui ont servi la France au péril de leur vie ?

Pour les décès liés à des faits de guerre sur les théâtres d’opérations extérieures, la procédure est « carrée » depuis la fin des années 60. C’est la mention : « Mort pour la France ». Les noms des plus de 500 bénéficiaires sont regroupés sur le mémorial qu’Emmanuel Macron a inauguré l’année dernière dans le 15e arrondissement de la capitale, à deux pas de l’Etat-major des Armées. Tous figurent d’office aussi sur le monument aux morts de leur commune. Une pension à taux complet est attribuée à leurs veuves et leurs enfants deviennent des « pupilles de la nation » - ils sont adoptés par l’État -.

Jusqu’en 2012, lorsqu’un militaire décède par accident dans l’exercice de sa mission, il est seulement réputé « Mort en service ». Le régime déclenche une demi-pension pour la veuve et une aide financière pour ses enfants. Mais tout se complique ensuite. A son arrivée à l’Hôtel de Brienne, Jean-Yves le Drian veut marquer le coup pour les trois militaires assassinés par Mohamed Merah en mars 2012. Le ministre de la Défense introduit alors une nouvelle mention : « Mort pour le service de la Nation ». Applicable à tout « militaire tué en service ou en raison de sa qualité de militaire », elle s’accompagne des mêmes effets que le « Mort pour la France ». Et très vite, ses services s’affranchissent du contexte terroriste. La mention est par exemple attribuée aux 9 aviateurs victimes du crash d’un aéronef allié sur une base espagnole en 2015.

« Mort pour le service de la Nation » : des « circonstances exceptionnelles ».

Surprenant ? Pas vraiment. L’Hôtel de Brienne s’inscrit dans le sens de l’Histoire. Au ministère de l’Intérieur, on attribue quasi systématiquement la « Citation à l’ordre de la Nation » aux policiers décédés accidentellement en service.

Créée en 1917, cette distinction honorant des actes de bravoure civils ou militaires ouvre droit aux mêmes avantages que le « Mort pour la France ». Suite au lobbying des associations, les enfants des victimes des attentats sont aujourd’hui reconnues pupilles de la Nation. Pourtant, en 2016, revirement du ministère qui restreint par décret le « Mort pour le service de la Nation » à des « circonstances exceptionnelles ».

Et en 2017, la nouvelle ministre des Armées, Florence Parly, entérine l’affaire. L’administration a-t-elle eu peur de l’impact financier de l’ouverture esquissée en 2012 ? Pour la période 2010-2018, le Haut conseil d’évaluation de la condition militaire (HCECM) indique que 253 décès ont été imputables au service, contre 177 au combat. « La reconnaissance, c’est maintenant à la discrétion des autorités », critiquent Jean-Pierre Woignier et ses amis qui, en se penchant sur le dossier, découvrent de nombreuses exceptions à la non-reconnaissance en soi des décès à l’entraînement. Par exemple, la mention « Mort en service aérien commandé », est réservée au personnel naviguant et associée à un régime spécifique plus favorable que le « mort en service ». D’ailleurs, l’armée de l’Air honore ses morts au combat comme à l’entrainement sur un monument élevé au Musée de l’Air et de l’Espace du Bourget.

Pour la mémoire de son fils

De sa voix grave au débit rapide, Jean-Pierre Woignier martèle : « Au moment où les autorités militaires et politiques répètent que « soldat », ce n’est pas un métier comme les autres, le revirement de 2016 et leurs atermoiements actuels face à nos interrogations ne sont pas compréhensibles en tant que parents. Nous constatons que le cadre n’est plus adapté aux situations ».

Avec ses amis et son avocat, le père de François Woignier a mobilisé 177 parlementaires autour d’une proposition de loi qui clarifierait le cadre des mentions posthumes décernées aux militaires, héritage presque intact de la Grande Guerre. Pour ne pas se couper des associations d’Anciens Combattants qui le soutiennent, Jean-Pierre ne revendique pas l’automaticité de l’inscription des accidentés sur le monument aux morts des communes.

À la place, il a lancé le projet de bâtir un mémorial citoyen dédié aux « Morts pour le service de la Nation ». Son objectif : fédérer les familles concernées pour légitimer son combat. Tel un roc, cet homme que l’injustice révolte, bouscule les lignes. Pour la mémoire de son fils, le sort de son petit-fils et de sa maman. Et le respect toutes les familles de France qui engendrent des soldats.

16/11/2020 - Toute reproduction interdite


l’adjudant du 3e régiment parachutiste d’infanterie de marine François Woignier en mission en Afrique
DR
De Meriadec Raffray