Grand reporter, Jean-Pierre Perrin collabore avec FILD.  Spécialiste du Moyen-Orient, il a longtemps collaboré avec le quotidien Libération. Il a reçu le prix Joseph Kessel en 2017 pour son récit Le djihad contre le rêve d'Alexandre (Seuil). Il livre sa vision du grand reportage à travers son expérience, unique, et ses voyages.

                             Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Vous avez arpenté l’Iran et l’Afghanistan pendant des années. Pourquoi cette passion pour cette région du monde ?

Jean-Pierre Perrin :
Elle est le résultat de plusieurs voyages que j’ai fait quand j’avais une vingtaine d’années. J’ai commencé par aller à la frontière Indo-Tibétaine en voiture et je me suis attardé en Afghanistan et en Iran sur la route. C’est depuis ce moment que j’ai eu une affection profonde pour ces deux pays. J’ai couvert le monde perse pendant près de 30 ans, mais je n’ai découvert le monde arabe que bien plus tard. En revanche, j’ai vécu trois ans dans le Golfe, au moment de l’invasion du Koweït par Saddam Hussein, quand mon plus long séjour en Iran n’a été que de six mois.


Fild : Qu’est-ce qui fait un grand reporter ?

Jean-Pierre Perrin : Le terme n’est pas sans poser problème, car cela correspond en même temps à ce que les gens pensent, soit quelqu’un qui va sur des terrains éloignés, et c’est aussi un grade au sein du journalisme. La définition varie.
Mais pour moi, ce qui est important dans un reportage, c’est la qualité d’écriture en relation avec les évènements relatés. Il faut qu’il y ait un évènement extraordinaire, qu’on n’aura pas l’habitude de voir ou d’entendre, et qu’il soit retranscrit avec une certaine qualité de style pour qu’on puisse le vivre, comme si on était face à ce qui se passait. Je vais vous donner un exemple. Il y a eu un reportage l’autre jour dans le New-York Times sur les chaussures des Talibans. Et en écrivant quatre ou cinq feuillets sur de simples chaussures, c’était tous les Talibans qui étaient racontés. On part d’un fait anecdotique pour parvenir à quelque chose de très complet. Là on est dans l’essence du grand reportage.


Fild : Pensez-vous que la profession de grand reporter peut perdurer ?

Jean-Pierre Perrin : Je pense qu’on aura toujours besoin de grands reporters, mais ce ne sera peut-être pas tout à fait la même conception du métier et du monde.
À l’heure actuelle, je crois que l’image l’emporte largement sur le journalisme écrit, même s’il y a encore de très bons textes. Je suis frappé par le fait qu’au sein des rédactions de la presse écrite le service international d’un journal n’est plus considéré comme la quintessence du journalisme. Avant, l’intégrer était considéré comme le nec plus ultra. Ce n’est plus le cas. L’international rentre maintenant dans les foyers par les réseaux sociaux, la télévision… Ce n’est plus perçu comme extraordinaire d’écrire sur l’étranger ou ce qui est lointain. Il y a une grande perte d’appétence pour ces sujets de la part des lecteurs, et donc aussi des gens qui les traitent.


Fild : Les jeunes générations sauront-elles prendre la relève ?


Jean-Pierre Perrin :
Aujourd'hui, la plupart des aspirants journalistes qui veulent effectuer un stage viennent majoritairement de Science Po ou des écoles de journalisme. Ça n’a pas toujours été le cas. Pendant longtemps, au sein de la rédaction internationale, il y avait énormément de gens qui avaient fait très peu d’études, voire pas du tout, mais qui avaient d’autres qualités, et un talent de plume.
Indéniablement, le journalisme s’est uniformisé, les styles d’écriture se ressemblent trop, il n’y a plus cette diversité qu’il a pu y avoir à une époque. On va retrouver ceux qui ont un talent exceptionnel dans des revues à la frontière du journalisme et de la littérature, avec de articles bien plus longs. Ces plumes-là ont encore un avenir.
Mais c’est une pente incontournable du journalisme, il est évolutif. Ce n’est pas un jugement de valeurs, c’est un simple constat. Alors je crois que oui, le grand reportage a perdu un peu de sa superbe.

Fild : Quel a été votre premier reportage de guerre ?

Jean-Pierre Perrin : J’ai été envoyé spécial en Iran à mes débuts de jeune journaliste. Je suis arrivé par hasard au moment où le conflit entre l’Iran et l’Irak venait de commencer, en 1980. C’était sur le front iranien, et ça a été ma première expérience de la guerre. Finalement, si on regarde bien, c’est la dernière des grandes guerres classiques, qui repose sur une espèce de format 1914-1918, avec des fronts, des grandes offensives qui coûtaient la vie à des dizaines de milliers de soldats, l’emploi de gaz chimiques, des bombardements, beaucoup d’artillerie… Les suivantes fonctionneront davantage selon un schéma asymétrique, avec une armée régulière face à des guérillas, comme en Afghanistan avec les soldats soviétiques face aux moudjahidines.


Fild : Y a-t-il une expérience de terrain que vous n’auriez jamais voulu vivre ?

Jean-Pierre Perrin : En 2012, j’ai cherché à pénétrer à Homs en Syrie, ville qui était aux mains de la rébellion et assiégée par l’armée syrienne. Le seul moyen d’entrer était par une conduite d’eau souterraine, à sec à ce moment-là, mais extrêmement basse et étroite. Il fallait ramper pendant 3 km, sans aucune lumière. J’étouffais et ça a demandé des heures. J’ai cru mourir et ne pas arriver au bout. J’ai craqué plusieurs fois, mais il était impossible de revenir en arrière. Même si ça a été très douloureux, je ne le regrette absolument pas. On découvre la mauvaise expérience au moment où on la vit. Quand on réussit à passer l’épreuve, quand on s’en sort, on ne regrette plus. On se dit si je n’avais pas connu cela, ça aurait peut-être manqué à ma vie. Ce qui n’est pas vrai d’ailleurs, mais c’est l’impression qu’on a.

09/03/2021 - Toute reproduction interdite


Des bâtiments endommagés après un bombardement par les forces loyales au président syrien Bashar al-Assad dans la vieille ville de Homs, le 17 octobre 2012.
Shaam News Network/Handout/Reuters
De Fild Fildmedia