Interviews | 21 mars 2021

Jean-Michel Verne : Ses révélations sur la mafia Corse

De Peggy Porquet
6 min

Jean-Michel Verne est journaliste d’investigation et écrivain. Collaborateur de notre rédaction, il est l’un des meilleurs spécialistes des organisations criminelles dans le sud de la France, en Corse et en Italie. Il publie son dernier ouvrage choc « Résister en Corse » (Ed Laffont 2021), dans lequel il recueille plusieurs témoignages édifiants de citoyens désireux de briser l’omerta et de rétablir la démocratie sur l’Île de Beauté.

Entretien conduit par Peggy Porquet.

Fild : Quelle est l’ampleur de l’emprise mafieuse en Corse ?

Jean-Michel Verne : L’emprise mafieuse touche toutes les strates socio-économiques de l’Île. Prenons un exemple, les pouvoirs publics ont porté un coup très dur à l’équipe du Petit bar d’Ajaccio. On s’est aperçu que ces gens là avaient mis en place un système qui permettait de recycler l’argent du racket, du trafic de drogue et d’autres activités criminelles dans une économie « propre ». Aujourd’hui on traque l’argent sale en mettant des moyens très forts à la disposition des gendarmes pour terrasser le mal. Que ce soit le BTP, le transport maritime, le tourisme et même l’environnement, tous les secteurs sont touchés. Par exemple, l’ancien directeur du parc régional Jean-Luc Chiappini a été assassiné en 2013. Il rentrait de Paris, et après le premier carrefour en sortant de l’aéroport, il a été doublé par un gros scooter, puis il a été tué au volant de son véhicule. Il y a aussi un patron de déchetterie qui circule en voiture blindée, entouré par des gardes du corps. Indépendamment des règlements de comptes, toute une chaîne témoigne de cet état de fait. Autre exemple, des engins de chantier sont brûlés car une société a obtenu des marchés publics et cela a déplu à une société concurrente. Dans la période que nous traversons, le territoire se rétrécit et l’on sort les couteaux. Si l’on peut anéantir le rival, on le fait. Cette situation va s’aggraver avec la crise de la Covid, qui est une véritable gifle économique pour la Corse.

Fild : Quelles sont les spécificités de la mafia corse en comparaison avec la Cosa Nostra ou la Camorra ?

Jean-Michel Verne : Cosa Nostra et la Camorra sont différentes. La première est une structure très hiérarchisée construite au fil des années avec des commissions de province et une commission de Palerme qui chapeaute tout. Cette mafia fonctionne avec un rituel initiatique très développé que l’on retrouve en Calabre avec la ‘Ndrangheta*. Il y a là toute une symbolique paramaçonnique recyclée comme celle de se couper le doigt et de faire gicler le sang. Cosa Nostra use du discours incomplet : sans le dire vraiment, on peut ordonner un assassinat. On ne va pas dire clairement « va assassiner » cette personne. On va le faire comprendre.

La Camorra fonctionne différemment, façon horizontale, un peu comme en Corse. Comme les camorristes, les mafieux corses se moquent des règles initiatiques. Ils sont avant tout intéressés par l’argent et le business. Comme pour l’équipe emblématique de la Brise de mer**dans les années 80-90, qui fonctionnait par un système de cercles concentriques. Un petit groupe d’ « initiés » va former le noyau dur, puis d’autres cercles vont se rattacher au cercle initial. Peu à peu, le cercle s’élargit. Des organisations telles que Les bergers braqueurs*** ou le gang du Petit bar vont s’adjoindre des aides. Ces aides peuvent être par exemple certains avocats, des « consiglieri » sachant faire du montage (financier ndlr) et autres basses besognes. Ils peuvent aussi recruter à la demande à l’extérieur du groupe des équipes de tueurs pour un contrat précis. On a là un mode de fonctionnement horizontal mais assez sophistiqué quant au processus de blanchiment des capitaux qui se rapproche un peu de Cosa Nostra, sans toutefois en atteindre l’envergure.

Fild : Pourquoi le pouvoir régalien peine -t-il à faire respecter l’État de droit en Corse ?

Jean-Michel Verne : C’est une question qui renvoie aux années 70 avec l’apparition du mouvement nationaliste et sa radicalisation à travers le FLNC. À cette époque, l’État s’est retrouvé coupé en deux entre la nécessité de mettre fin au terrorisme clandestin et la maîtrise du milieu Corse. En même temps, deux forces vont prendre de l’ampleur, celle de la Brise de mer d’un côté et le FLNC de l’autre. L’État va se prendre les pieds dans le tapis en favorisant les uns pour abattre les autres. La priorité était quand même le FLNC. Il fallait absolument canaliser ce terrorisme politique, quitte à passer certains accords avec des organisations criminelles telles que la Brise de mer. Tout ceci explique que pendant des années ces gens-là ont été d’une certaine façon intouchables. En 2000, le rapport du procureur général Bernard Legras a mis le feu aux poudres car il dénonçait cette ambiguïté de l’État qui laissait prospérer la genèse d’une mafia . 20 ans plus tard on s’aperçoit que son rapport est d’une brûlante actualité.

Fild : Dans votre livre, vous n’hésitez pas à qualifier la mafia corse d’ « appareil fasciste », à l’instar du maire de Linguizzetta qui vous a livré son témoignage. Pour quelles raisons ?

Jean-Michel Verne : Un grand opposant de la mafia en Sicile m’a dit un jour : « la mafia, c’est comme le nazisme ». Avant toute chose, la mafia est un mode d’organisation sociale. À partir du moment ou des organisations criminelles distillent sur un territoire une ambiance d’intimidation et de peur, la démocratie est menacée.

Fild : Malgré la progression de l’emprise mafieuse en Corse, comment expliquez-vous que la constitution d’une commission d’enquête parlementaire n’ait pas encore vu le jour ?

Jean-Michel Verne : À la suite de l’assassinat du préfet Érignac, il y en eut plusieurs. Il me semble qu’une nouvelle commission d’enquête paraît nécessaire pour faire la lumière autour d’un groupe d’entrepreneurs appelé le consortium CM Holding qui a pris en main toute l’économie de l’Île. Cela concerne les transports maritimes, la grande distribution etc. Ils sont partout. Pour rappel, la mafia était l’un des fers de lance de l’autonomie Sicilienne qui a pu mettre la main sur une manne de marchés publics liés à des secteurs juteux comme la santé ou la formation. Autonomie et mafia sont liées par une sorte de communauté d’intérêt. Je m’explique. La Corse jouit d’une certaine autonomie et d’un statut particulier, avec une Assemblée de Corse qui légifère à son niveau et prend des décisions sous l’œil et le contrôle de l’état jacobin qui conserve pour l’heure la main. Il est certain qu’avec ces revendications légitimes d’autonomie on voit conjointement prospérer les mafias. C’est un constat.

Fild : La mafia corse et son corollaire, l’omerta, semblent avoir un pouvoir gigantesque sur l’Île. Quelles sont les solutions pour enrayer ces phénomènes ?

Jean-Michel Verne : Il faut indiscutablement une libération de la parole dans l’espace public. C’est ce qu’il s’est passé avec la création de deux collectifs anti-mafia : le collectif Massimu Susini et celui de « Mafia No, a Vita Iè ». La parution de mon livre Juges en Corse (Robert Laffont 2019) a joué aussi son rôle. Tout ceci nous montre que par l’écriture, la parole et le discours, on arrive à réveiller les consciences et placer la mafia en position marginale. Je rends ici hommage au travail de Vincent Carlotti, le premier témoin de « Résister en Corse » qui est l’un des deux fondateurs de « Mafia No ». Cet ancien élu a compris depuis longtemps que ces hors la loi ont créé une vraie structure oppressante et dangereuse pour la vie de l’Île.

Fild : Au regard des témoignages que vous avez recueillis dans votre ouvrage, il ressort qu’un mouvement citoyen se créé en Corse contre la voyoucratie. Va – t -il faire des émules et parvenir à sauver la démocratie sur l’Ile ?

Jean-Michel Verne : On constate que les gens arrivent à s’identifier en participant à un groupe. Mais individuellement, ils ont beaucoup de difficultés à s’exprimer. Je l’ai constaté en rédigeant ce livre. Certains ont accepté de témoigner, d’autres se sont rétractés au dernier moment. Ils se sont en quelque sorte « déballonnés » et je trouve cela inquiétant. Je constate qu’il y a une difficulté à individualiser son discours et à s’exposer personnellement sur l’Agora. Créer des groupes derrière lesquels on se réfugie, placer des gens devant une table tout en haut d’une tribune, ce n’est pas là un vrai fonctionnement démocratique. Il faut que les gens participent individuellement à un travail de fond sur le terrain comme d’autres l’ont fait en Sicile. En Corse, nous en sommes très loin.

* La ’Ndrangheta est une organisation mafieuse de la région de Calabre, située dans le sud de l’Italie, à l’est du Mezzogiorno. Elle est d’origine rurale comme sa voisine Cosa Nostra

** Le gang de la Brise de mer est un groupe criminel Corse qui doit son nom à celui d'un bar du vieux port de Bastia.

*** Le Bande des bergers de Venzolasca, aussi appelée bande des bergers braqueurs est un groupe de criminalité organisée situé dans la plaine orientale.

17/03/2021 - Toute reproduction interdite


Résister en Corse, ouvrage collectif sous la direction de Jean-Michel Verne
Editions Robert Laffont
De Peggy Porquet

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