L’Afrique connaît un risque écologique accru qui entraînera à terme la désertification ou l’inondation de certains de ses territoires et provoquera sans nul doute des mouvements de populations et de nouveaux conflits. Pour anticiper ces crises, Jean M. Nogueroles* milite pour un plan Marshall en direction du continent africain. Explications.

                                                                        Entretien conduit par Emmanuel Razavi

 

GGN : Vous êtes un avocat réputé qui s’est orienté vers la coopération entre l’Europe et le continent africain au cours de ces dernières années. Pourquoi dites-vous que les destins de ces deux continents sont liés plus que jamais ?

Jean M. Nogueroles : Si je devais commencer par une brève disgression historique, je rappellerais que l’Empire Romain, dont les Européens ont hérité de la culture et des valeurs universelles, était solidement établi sur les deux rives de la méditerranée. Pour mémoire, c’est la raison pour laquelle l’étymologie latine de Mare Nostrum renvoie à la notion de mer intérieure, qui a aussi été déclinée par l’usage de l’expression « Mare Di Terra Neum » (« la mer (intérieure) de notre terre » qui est devenue « méditerranée » en français). Bien évidemment, nous ne sommes plus à l’époque de l’Empire romain ni même, pour parler d’un passé révolu plus récent, à l’époque de l’Empire colonial français. Pour autant, si l’on se place dans une perspective géopolitique de ce début de XXIème siècle, les États européens (et a fortiori les Etats ayant une côte méditerranéenne) ne peuvent ignorer et se désintéresser de ce qu’il adviendra du continent africain dans les toutes prochaines décennies. En effet, l’Afrique compte environ 1,3 milliard d’habitants en 2019. Selon les prévisions de l’ONU, l’évolution démographique africaine sera de plus de 90% : le continent devrait compter environ 2,5 milliards d’habitants à l’horizon 2050 et l’ONU prévoit également qu’il comptera plus de 4 milliards d’habitants en 2100. Tout l’enjeu de cette projection, pour nous européens, est de s’assurer que cette croissance démographique sans précédent soit accompagnée d’une croissance économique au moins équivalente sinon supérieure si l’on veut que les États africains rattrapent leur retard économique et que les Africains de manière générale puissent bénéficier d’un niveau de vie plus acceptable. Si on ajoute à cela un risque écologique accru pouvant entraîner la désertification ou l’inondation de certaines zones, ce qui provoquera des mouvements de populations désœuvrées et sans nul doute de nouveaux conflits (pour le contrôle de l’eau ou d’autres ressources), mais aussi un risque de déstabilisation terroriste islamiste accru, comme on le voit d’ores et déjà au Sahel, on ne peut plus se désintéresser d’une perspective qui devient aussi la nôtre compte tenu de notre histoire mais aussi tout simplement compte tenu de notre géographie. On le sait par ailleurs, et depuis toujours, les mers sont beaucoup plus des ponts que de véritables frontières. Les crises migratoires les plus récentes n’ont fait que nous le rappeler.

GGN : Quelle est la situation économique du continent africain en 2020, et quelles sont ses perspectives à 10 ans ?

Jean M. Nogueroles : Le continent africain est le plus pauvre de la planète. La croissance économique en Afrique s’est maintenue à 3,4 % en 2019 (3,5% en 2018). Elle devait s’accélérer à 3,9 % en 2020 et à 4,1 % en 2021 mais cette perspective demeure très incertaine compte tenu de la crise économique induite par la COVID 19. L’investissement a contribué pour plus de la moitié à la croissance du continent, contre moins d’un tiers pour la consommation privée. Selon le cabinet McKinsey (2020) et le McKinsey Global Institute (2016), l'Afrique souffre pourtant structurellement d’un déficit substantiel en matière d'infrastructures. À titre d’illustration, on peut relever qu'environ 600 millions de personnes en Afrique subsaharienne notamment, n'ont pas accès à l'électricité du réseau (elles représentent en fait plus des deux tiers de la population mondiale sans électricité). À titre de comparaison, il peut être rappelé aussi (source McKinsey – 2020) que l'Inde a connecté au réseau électrique 100 millions de personnes supplémentaires en 2018, alors que le continent africain n'a pu connecter que 20 millions de personnes de plus au cours de la même année. Pour autant, et cela doit aussi nous interpeller, la demande africaine d'électricité devrait quadrupler entre 2010 et 2040. Selon l’Infrastructure Consortium for Africa, le financement annuel moyen pour le développement des infrastructures en Afrique a été de 77 milliards USD entre 2013 et 2017 (soit le double de la moyenne annuelle en 2000/2005). Cependant, le montant total moyen des investissements d'infrastructures réalisés en Afrique n’a été que de 3,5% du PIB par an depuis 2000, ce qui demeure insuffisant si l’on souhaite combler le déficit structurel dont souffre l’Afrique. Il a été estimé que le niveau nécessaire d'investissements dans les infrastructures en Afrique serait d’au moins 4,5% du PIB africain, si l’on veut permettre au continent de combler progressivement son déficit en matière d'infrastructures. Selon deux rapports de la Banque Africaine de Développement, l’insuffisance d'infrastructures productives dans les services d'électricité, d'eau et de transport ne permet pas aux entreprises africaines de se développer et de bénéficier d’avantages comparatifs dans le cadre d’une concurrence internationale toujours plus aigüe. Or le continent africain a besoin de plus de croissance économique et de créations d'emplois, pour faire face notamment à une urbanisation rapide mais aussi pour absorber une main-d'œuvre qui augmente d’ores et déjà de 12 millions par an. Un chiffre devrait augmenter de manière exponentielle). Divers travaux économiques à caractère scientifique ont permis de démontrer qu’une augmentation d'un point en matière d’investissements d’infrastructures conduirait à une augmentation du taux de croissance du PIB par habitant d'environ 0,06 point en Afrique. Dans la même veine, les estimations de la Banque Africaine de Développement (Rapport économique africain - 2018) suggèrent que les besoins en infrastructures du continent africain s'élèvent à 130-170 milliards USD par an, avec un déficit de financement de l'ordre de 68-108 milliards USD par an. C’est donc cette insuffisance d’investissements d’environ 70 à 110 milliards d’USD par an qu’il conviendrait de financer si l’on souhaite que l’Afrique puisse faire face, au moins économiquement, aux enjeux que l’on vient d’évoquer.

GGN : Vous proposez un plan Marshall pour l’Afrique ? De quoi s’agit-il concrètement ?

Jean M. Nogueroles : Comme chacun le sait, le plan Marshall a été une initiative américaine mise en œuvre en 1948 qui a permis, en accordant des facilités financières, d’investir de manière substantielle dans le redressement économique des États européens occidentaux après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il est généralement admis que le plan Marshall fut un succès économique et politique, qui a fait de cette initiative du XXe siècle une référence historique toujours présente dans notre mémoire. L'expression de "nouveau plan Marshall" est parfois utilisée dans le contexte de nouvelles propositions de plans d'investissement massifs, notamment en vue de réaliser la transition écologique et énergétique de l'UE ainsi que pour financer le développement d’infrastructures nécessaires dans diverses régions d'Afrique. C’est bien ce que je propose et je ne suis pas le premier… J’essaie, cependant, d’apporter des propositions de solutions concrètes, qui pourraient être mises en œuvre s’agissant du financement d’un nouveau Plan Marshall à l’échelle de l’Europe, étant précisé que les Etats européens devront financer concomitamment leur transition écologique et la construction des infrastructures nécessaires au développement de l’Afrique.

GGN : Quel peut être l’impact de ce plan sur la régulation de l’immigration ?

Jean M. Nogueroles : J’entends parfois certains prévenir que si l’Europe investissait plus en Afrique, cette politique produirait un « appel d’air » et aurait pour conséquence d’augmenter le nombre de « vocations » pour l’émigration vers l’Europe sur le continent africain. Il est certain que si l’Europe investissait plus en Afrique, elle renforcerait son image de richesse tranchant encore plus avec la pauvreté à laquelle sont confrontés un trop grand nombre d’Africains. Pour autant, si le nouveau Plan Marshall proposé permettait de réaliser effectivement les investissements qui sont nécessaires en matière d’infrastructures, les économies africaines pourraient connaître des phases de croissance accélérée, sans doute comparables, à l’échelle du continent africain, à celles que nous avons connu pendant la période dite des trente glorieuses en Europe occidentale. En d’autres termes, si la grande majorité des Africains retrouvent tout simplement une perspective de meilleur développement professionnel pouvant induire une situation économique descente chez eux, ils seront certainement beaucoup moins nombreux à vouloir émigrer vers l’Europe du fait de leur désespérance chronique.

Dans toute action, il faut toujours rechercher la ou les forces qui guident et causent les mouvements. Quelle est donc la raison sous-jacente qui fait que de jeunes africaines et africains, de plus en plus nombreux, prennent le risque de migrer, au plus grand péril de leur vie et de leur intégrité physique, jusqu’à nos côtes méditerranéennes en traversant parfois préalablement des pays très hostiles ? Quelle est donc cette désespérance, ou cette absence de projection personnelle dans leurs pays d’origine, qui les conduit à concevoir qu’il ne pourrait y avoir d’avenir meilleur pour eux que de venir s’installer en Europe (ce qui est le plus souvent un leurre) ?

Si l’on ne s’attaque pas, une fois pour toutes, aux racines du problème, on ne traitera jamais des causes et de ce fait on ne résoudra ni les difficultés des européens ni les problèmes des africains.

GGN : Les seules subventions publiques pour le développement sont-elles vraiment la solution ?

Jean M. Nogueroles : Les politiques de coopération interétatiques ont démontré leurs limites. L’insuffisance des moyens mis en œuvre, le degré de corruption des échelons de gouvernance concernés et le caractère intergouvernemental des décisions qui sont prises, portent en soi les germes de l’incapacité à sortir d’une insuffisance structurelle systémique.

Les solutions alternatives proposées en matière de financement pourraient permettre, sous réserve que les États membres de la zone Euro se mettent d’accord, de faire investir par la Banque Européenne d’Investissement, directement ou à travers un fonds d’investissement dédié, en capitaux propres dans des entreprises africaines d’économie mixte via des partenariats public-privé visant à développer, construire et exploiter les projets d’infrastructures nécessaires.

Pour pouvoir réaliser le financement d’un nouveau Plan Marshall, on devrait, cependant, mettre en œuvre une réforme du Traité de l’UE et du Traité du fonctionnement de l’UE afin de voir :

  • Assigner à la BCE un objectif de croissance économique (et non plus seulement de contrôle de l’inflation) ;

  • Autoriser la BCE à entrer au capital de la BEI, en dotant cette dernière des capitaux propres nécessaires à la mise en œuvre de ses prises de participation ; et

  • Assigner à la BEI une mission d’investissements en capitaux propres (via des partenariats public-privé) aux fins du financement de la transition écologique en Europe et du développement d’infrastructures nécessaires en Afrique.

La BEI devrait pour ce faire se refinancer auprès de la BCE.

Ce refinancement pourrait être facilité par le fait que la BCE a investi entre 2015 et 2019 (politique dite de « quantitative easing », ndlr) 2.600 milliards d’euros dans le rachat de titres représentatifs de créances, dont les banques commerciales européennes se sont débarrassées (en les cédant à la BCE). Le montant total du bilan de la BCE est ainsi passé de 11% du PIB de la Zone euro en 2010 à plus de 41% en 2018 (cet écart d’environ 30 points de PIB de l’euro zone correspond à l’injection de liquidité par la BCE en vue du refinancement des seules banques commerciales).

Ce faisant, la BCE a bien évidemment voulu éviter un risque de faillite systémique des banques commerciales en Europe, ce dont on peut se féliciter.

Pour autant, ces liquidités massivement injectées n’ont été que très peu réinvesties dans l’économie réelle (via des prêts aux entreprises et aux ménages etc.).

En revanche, la proposition que je porte de refinancement de la BEI par la BCE pourrait permettre à la BCE, comme elle l’a annoncé en 2020, de prendre en considération une dimension économique et politique plus globale, notamment en souscrivant des « green bonds » ou des « development bonds » qui pourront demain devenir les outils privilégiés du refinancement de la BEI en vue de financer un nouveau Plan Marshall.

GGN : L’Afrique n’a-t-elle pas besoin de solutions africaines plutôt que de l’aide européenne ?

Jean M. Nogueroles : Les solutions seraient bien africaines car les projets seraient conduits et le plus souvent conçus par des entreprises locales dans le cadre de partenariats public-privé. En d’autres termes, une partie du financement se ferait par des investissements en capitaux propres (ou equity-financing) de la BEI, qui se refinancerait auprès de la BCE (ou money-financing). Ce schéma de financement proposé pourrait être appelé en langue anglaise (jargon de la finance) « money-equity-financing ».

GGN : Ne faut-il pas plutôt un plan de formation professionnelle en matière écologique, mais aussi de nouvelles technologies ?

Jean M. Nogueroles : Le nouveau Plan Marshall devrait être tout particulièrement dédié, s’agissant de l’Afrique, à des projets qui s’inscriront dans une logique globale de transition écologique mais aussi à des projets de formation professionnelle, notamment dans les domaines des nouvelles technologies et de la transition écologique. Cette orientation n’est pas incompatible avec l’idée d’un nouveau Plan Marshall, bien au contraire, elle lui est consubstantielle.

*Jean M. Nogueroles est Avocat en France, en Espagne et en Angleterre (solicitor), juriste international et économiste, il a enseigné notamment à Sciences Po (Paris) le droit international et le droit des affaires internationales

06/10/2020 - Toute reproduction interdite


Une vache décharnée marche dans un champ en plein air dans le village de Gelcha, en Ethiopie, le 28 avril 2016.
Tiksa Negeri/Reuters
De Emmanuel Razavi