Le poème « Hôtel [1] » écrit par Guillaume Apollinaire résonne ces derniers temps chez de nombreux travailleurs. Est-ce la revendication d’une douce nonchalance ou une protestation salariale ?

La chronique de Séverine Halopeau.

 

Pour ce troisième déconfinement, le septième baromètre d’OpinionWay a révélé qu’un salarié sur deux ne souhaitait pas revenir sur son lieu de travail « comme avant »[2]. Non au 100 % présentiel, non au climat de travail « toxique » ! Est-ce la peur alors d’un retour à la « normale » ?

Les périodes de confinement ont isolé les salariés de leur quotidien. Elles ont contraint les entreprises à repenser leurs façons de travailler comme avec l’utilisation massive du télétravail. Si 80% des télétravailleurs souhaitent préserver un rythme alternant présentiel et travail à distance, nombreux se déclarent en détresse psychologique. Surcharge de travail, désorganisation du temps de travail, surcontrôle managérial à distance, isolement social, perte de sens du travail : le télétravail a exacerbé des situations toxiques préexistantes dans le milieu professionnel. Selon le sondage d’OpinionWay, la détresse psychologique touche également les salariés mis au chômage technique. Mais ces derniers ne partagent pas tous une peur d’un retour au travail « comme avant ». Nombreux souffrent d’un sentiment d’inutilité, ayant peu de perspectives sur l’avenir. Toutefois, certains salariés en chômage technique ont apprécié ce nouveau rythme de travail, avec plus « de temps pour eux ». Un sentiment également partagé par des néo-télétravailleurs, qui ont pu trouver un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle.

Ainsi, l’appréhension du retour à la « normale » s’explique de deux façons. La première est celle de devoir (re)faire face à des situations toxiques existantes au travail. La seconde est celle de perdre les récentes libertés acquises, dans l’organisation de travail.

« Je ne veux pas travailler, je ne veux pas déjeuner, je veux seulement l’oublier et puis je fume.[3] »

Non, ils ne veulent pas aller travailler, parce qu’ils ont peur de ce qui les attendent. Un manager hyperstressé ? Des clients énervés ? Des collègues pas motivés ? Des missions futiles ? Quel quotidien les attend ? Certains salariés trouvent la force d’appréhender ces questions pour prendre des décisions concernant leur vie professionnelle. Changement de job ? Discussions avec des collègues ? Seulement pour d’autres, la prise de recul est plus difficile voire une mission impossible.

Travailleurs précaires soumis aux renouvellements des contrats ou jeunes diplômés désespérés de ne signer de premier contrat. Ceux-là s’engagent « par défaut », parce qu’ils craignent de ne pouvoir trouver quelque chose de mieux. Ils sont prêts à subir leur quotidien de travail, parce que tout ça n’est rien face à la peur de perdre cette sécurité matérielle fragilement obtenue. Nous sommes bien loin des idéaux du « sens au travail » ou encore du « travail par convictions » ! La crise sanitaire a indéniablement eu un impact sur le marché du travail. Restrictions budgétaires, moins de postes à pourvoir : des salariés « qui n’ont pas le choix » voient le travail, par son sens purement étymologique, comme un instrument de torture, une contrainte de vie difficilement associable avec leur plaisir personnel.

Des droits à « être soi » pour être libre et heureux ?

On peut comprendre que ces travailleurs ne partagent pas une extrême envie d’aller au travail. Ils ont la conviction que le travail les exploite, qu’ils sont des « ressources humaines » à mobiliser, qu’ils sont des « produits » manipulables à volonté par leurs responsables, qu’ils doivent, par conséquent, toujours plaire à leur hiérarchie… Alors, ils ont des rêves de vie de rentier, de gain à la loterie, une vie sans être contraint de travailler pour vivre. Une vie d’oisiveté et de divertissements. Cet idéal est partagé par de plus en plus de jeunes collégiens et lycéens. Ils n’aspirent pas à la réalisation d’une carrière professionnelle et encore moins pour s’y épanouir.

Ils suivent la voie de ces nouveaux modèles, nés du monde de la téléréalité, des influenceurs dont la légitimité se limite à l’opinion plutôt qu’à la réelle expertise. Ces jeunes estiment ces « vies faciles », où l’argent paraît obtenu sans efforts. Ce rêve du « chill » et de l’amusement permanent montre l’importance que l’individualisme a pris ces dernières années. La quête de la liberté, vendue avec le Graal du bonheur absolu, a installé une crise des identités, où chacun cherche à faire respecter ses droits à être « lui-même ». Des droits à « être soi » pour être libre et heureux ? Libéré des contraintes, libéré du travail ?

Serions-nous plus libres et plus heureux, sans travailler ? Les Fausses croyances sont-elles à déconstruire ?

[1]Apollinaire, G. (1970). Le guetteur mélancolique: Suivi de: Poèmes retrouvés (Vol. 57). Editions Gallimard.

[2]Voir l’étude complète : https://empreintehumaine.com/barometre-t7-empreinte-humaine-infographie-a-lapproche-dun-troisieme-deconfinement-dans-quel-etat-sont-les-salaries-francais/

[3]Extrait de la chanson « Sympathique » (1997) du groupe Pink Martini.

22/06/2021 - Toute reproduction interdite


Illustration
© Israel Andrade/Unsplash
De Séverine Halopeau