International | 23 avril 2019

Japon : Nouvel empereur, nouvelle ère

De Emmanuel Razavi
3 min

À 85 ans, et après trente ans de règne, l'Empereur du Japon Akihito abdiquera fin avril, en faveur de son fils Naruhito. L’occasion de comprendre ce que représente la figure de l’Empereur aux yeux des Japonais.

Par Emmanuel Razavi (à Isé et Kyoto, Japon).

 

« L’Empereur est notre père. Il est au-dessus des hommes, au-dessus de la nation. Ici, on ne prononce jamais son nom. On l’appelle respectueusement Tennō heika, ce qui signifie Sa Majesté», explique Shigué, le guide qui nous fait visiter le grand sanctuaire shintoïste d’Isé, considéré comme le lieu le plus sacré du Japon.

Situé au cœur de la forêt luxuriante du parc national d’Ise-Shima, traversé d’une magnifique rivière, ce sanctuaire tient une place particulière dans la culture nippone. Composé d’une centaine de bâtiments en bois ornés de dorures sobres et fines, il est dédié à la déesse du soleil Amaterasu. « Amaterasu est l’aïeule de nos souverains. C’est la raison pour laquelle chaque nouvel empereur vient lui rendre grâce ici, quelques temps après son intronisation », reprend le guide.

Pour la famille impériale, c’est en fait à Isé que tout commence. Le lieu est supposé avoir abrité le Miroir de bronze, qui symbolise la sagesse et la compréhension, l’un des trois symboles du pouvoir impérial (avec l’épée et le pendentif, ndlr) offerts selon la légende par la déesse au père du premier empereur.

Si le site est ouvert aux touristes, seule une petite partie peut se visiter. Ici, pas question de rentrer dans l’une des maisonnettes du sanctuaire. Au Japon, on ne plaisante pas avec le sacré, encore moins avec tout ce qui a trait à la famille impériale. Au Pays du Manga, le respect de la tradition et des divinités reste particulièrement important.

 

Un empereur à l’aura divine

Emmanuel Marès est professeur à la faculté de Kyoto Sangyo, où il enseigne l’histoire de l’ancienne capitale impériale. Cet éminent spécialiste, titulaire doctorat sur l'histoire de l'architecture et des jardins japonais, explique : « Les Japonais sont très attachés à leur empereur. Pour eux, il fait non seulement figure de symbole divin, mais tient aussi une fonction fédératrice beaucoup plus importante que les politiques. (…). En 1946, alors que nombre de dirigeants des pays de l’axe étaient jugés pour crimes de guerre, les Américains ont donc choisi de ne pas destituer l’Empereur Hirohito, ayant conscience de ce rôle extrêmement fédérateur. Aujourd’hui, même s’il n’a plus aucun pouvoir politique, l’Empereur Akihito est très respecté et très apprécié. Il garde une aura presque divine, et il y a finalement peu de réflexion sur le sens de sa fonction, comme sur le pourquoi de sa présence».

Avec l’abdication d’Akihito, une nouvelle ère s’annonce donc pour le pays. Emmanuel Marès précise : « Fin avril se terminera l’ère Heisei (l’accomplissement de la paix, ndlr). Va commencer l’ère Reiwa. Traduit officiellement par « belle harmonie », ce terme fait référence à un poème de l’anthologie antique du Manyōshū, où il est question du printemps et des fleurs d’abricotiers (Prunus mume, ndlr). Il y a donc une idée de renouvellement, de renaissance. Mais en lisant entre les lignes, on peut y voir aussi un choix très diplomatique : d’un côté, la référence aux fleurs d’abricotiers renvoie à la Chine - cet arbre fut importé de Chine, tout comme le système d’ère - , alors que le poème du Manyōshū est une référence typiquement japonaise. C’est une façon de prendre ses distances tout en gardant un certain lien… Seul l’avenir nous dira de quoi est fait ce lien (…) ».

L’annonce du départ de l’Empereur ne s’est toutefois pas faite sans tension.  « Akihito a dû convaincre toute une administration, très bureaucratique et soucieuse des traditions, d’accepter sa décision. Il faut préciser que le couple impérial n’a jamais été parfaitement en phase avec la politique du pays et de ses premiers ministres.  Lors de ses déplacements officiels en Chine, en Corée, ou encore à Saipan, l’empereur n’a pas hésité à utiliser les termes de « regrets », de « profond remords » ou encore à parler de son chagrin  à propos du rôle du Japon pendant la guerre, une attitude qui contraste avec la froideur des politiques », conclue Emmanuel Marès.

Le très réservé prince Naruhito, 58 ans, accèdera au trône le 1er Mai, devenant le 126e empereur du Japon. Pour cette occasion, un pont de 10 jours fériés a été donné aux Japonais. Mais au-delà du symbole, pas sûr que ce changement d’ère et d’empereur annonce de véritables transformations au pays du soleil levant..

 

24/04/2019 - Toute reproduction interdite


Touristes visitant le grand sanctuaire shintoïste d'Isé 17 avril 2019
Emmanuel Razavi
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