Jacques Soppelsa est géopolitologue et co-auteur du livre « La mondialisation dangereuse – Vers le déclassement de l’Occident » (éd. L’Artilleur, sept. 2021). Pour Fild, il analyse les issues possibles de la guerre déclenchée par la Russie en Ukraine, et le rôle que va jouer le pays de Vladimir Poutine dans le monde ces prochaines années, balancé entre le grand gagnant d’un conflit sanglant et le grand perdant mis au ban des nations.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

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Fild : Après les attaques en Ukraine, quelle place peut occuper la Russie dans la géostratégie mondiale ?

Jacques Soppelsa : La Russie est bien sûr mise au ban de nations démocratiques occidentales, qui la considèrent comme une ennemie, et aussi par la Turquie d’Erdogan, qui voit d’un très mauvais œil ce qui se passe au nord de son pays. J’ai noté aussi, comme tout le monde, que l’Union indienne s’est exprimée de façon claire sur cette agression. En revanche, force est de constater que d’autres partenaires à l’échelle mondiale ne mettent pas la Russie au banc des accusés. Je pense naturellement à toute une partie de l’Afrique qui, mis à part une timide réaction diplomatique de l’Union africaine, n’a rien fait. De manière beaucoup plus spectaculaire, nous observons aussi l’extraordinaire prudence, pour ne pas dire le mutisme des pays du Golfe et de l’Iran. Enfin et surtout, la Chine de Xi Jinping, jusqu’à preuve du contraire, ne montre pour l’instant pas les dents à l’égard de l’agression de son « ami » Vladimir Poutine.

Fild : Cette guerre est-elle une réelle erreur stratégique de la part de Vladimir Poutine ?

Jacques Soppelsa : Selon moi, il ne s’agit pas d’une réelle erreur stratégique de la part de Poutine. Car en observant en tant que géopoliticien la situation actuelle, il apparaît que Poutine se positionne comme l’héritier direct de l’Union soviétique, en voulant conforter une place de superpuissance : c’est-à-dire la maîtrise de la terre – ce qu’ils ont -, de l’air – ils l’ont en partie – , mais aussi de la mer. Et sur ce dernier point, les Russes sont handicapés par la géographie : au Nord, c’est l’océan glacial Arctique et ses contraintes ; à l’Ouest, les mers sont contrôlées par l’OTAN et les Scandinaves ; à l’Est, c’est le Japon ou la Chine. Donc, les seules possibilités de projection géographique d’une puissance maritime sont l’océan Indien – ayant conduit à la situation que l’on connait tous en Afghanistan avec l’armée rouge – ou la mer Noire, et donc c’est l’Ukraine ! Cette stratégie va-t-elle amener à la chute de Poutine ? Difficile à prévoir, tout va dépendre des sanctions qui seront prises par l’Occident et des réactions au sein même de la population russe.

Fild : Les protestations contre la guerre peuvent-elles s’intensifier en Russie ?

Jacques Soppelsa : Comme tout le monde, j’ai pu observer les rassemblements spontanés des Russes dans plusieurs villes du pays, et réprimés, comme c’est le cas dans les régimes autoritaires. Ces premières réactions sont révélatrices et posent des questions. Poutine n’est pas éternel ! Alors, quel sera le poids de l’opposition et comment réagira la population russe face aux sanctions économiques ? Le PNB russe n’est même pas celui de l’Espagne aujourd’hui ! Le pays a de grosses difficultés économiques, et je ne suis pas sûr que les oligarques continueront d’être solidaires envers le président russe. À moyen terme, Poutine et son système peuvent en effet être potentiellement inquiets.

Fild : Qui sont, finalement, les grands gagnants et les grands perdants de cette guerre ?

Jacques Soppelsa : Pour ce qui est des grands gagnants, à court terme évidemment, ce sera Poutine, au moins sur le plan militaire, où l’issue du conflit ne fait guère de doute. À moyen terme, la Chine observe également tous ces événements de loin, intéressée par Taiwan ; et les pays du Golfe vont devenir une source d’approvisionnement énergétique majeur pour l’Occident. Cela explique, entre autres, leur silence et leur neutralité aujourd’hui sur la situation. Enfin, paradoxalement, ce sont bien les États-Unis qui vont sortir vainqueur de cette crise puisque le gaz russe va être bloqué en Europe et remplacé par du gaz de schiste. Les pétroliers américains doivent se frotter les mains. Du côté des perdants, en premier lieu vient évidemment la malheureuse Ukraine, mais aussi les anciennes démocraties populaires soviétiques qui sont aux frontières du conflits. Le dindon de la farce dans tout cela reste bel et bien l’Union européenne. Nous ne pouvons que constater la médiocrité du poids européen dans cette affaire. Dans le dernier discours de Biden, j’ai toutefois été très surpris qu’il mentionne son ami le Premier ministre britannique Johnson, ou encore le chancelier allemand Scholz. Mais il n’a pas parlé du rôle qui me parait pourtant très positif de l’actuel président de l’Union européenne, le président de la République Emmanuel Macron. En tant que Français, nous pouvons être fiers du rôle joué par le Président dans cette crise ukrainienne.

Fild : Y’a-t-il un risque d’embrasement du conflit, impliquant notamment l’OTAN ?

Jacques Soppelsa : Il faut espérer que ce conflit reste localisé, pour le bien du système international. Nous ne sommes pas dans le cerveau de Poutine, mais s’il décide de s’intéresser d’un peu trop près aux anciennes républiques socialistes et de reformer les structures de l’Union soviétique, il pourrait y avoir une escalade car beaucoup d’entre-elles font aujourd’hui partie de l’Union européenne, mais aussi de l’OTAN. Biden devrait réagir face à l’agression d’un pays membre de l’Alliance transatlantique. Ce serait un casus-belli terrible qui déclencherait un conflit d’une toute autre ampleur, voire l’apocalypse.

Fild : Cette attaque russe peut-elle « donner des idées à Pékin » quant à l’annexion définitive de Taiwan ?

Jacques Soppelsa : C’est hélas une bonne hypothèse, mais soyons honnêtes : cette idée, la Chine l’a déjà. Pékin observe les réactions du monde occidental face à cette agression russe en s'interrogeant : si les États-Unis ne bronchent pas sur l’Ukraine, interviendront-ils à Taiwan ? La question reste ouverte. En revanche, si j’étais Poutine, je serais – à moyen terme - beaucoup plus inquiet vis-à-vis de son « allié » pékinois plutôt que des États-Unis, par rapport à la situation orientale du pays. On n’en parle pas ou peu, mais aujourd’hui, la plus forte concentration de forces conventionnelles à l’échelle de la planète se trouve à la frontière entre la Russie et la Chine, du côté de la Sibérie, de part et d’autre d’un fleuve qui porte très mal son nom : l’Amour ! L’une des vraies menaces pour Poutine ou ses successeurs se trouve bien là-bas. Le couple russo-chinois est loin d’être soudé. Au contraire, la Chine pratique davantage le baiser de la mort avec son voisin.

25/02/2022 - Toute reproduction interdite


Vladimir Poutine signe un décret reconnaissant deux régions séparatistes soutenues par la Russie dans l'est de l'Ukraine comme des entités indépendantes à Moscou, le 21 février 2022.
© Sputnik/Alexey Nikolsky/Kremlin via Reuters
De Alixan Lavorel