Adriano Sabbadin avait 17 ans lorsque son père Lino fut assassiné sous ses yeux, le 16 février 1979. Un meutre commis par les terroristes des Prolétaires Armés pour le Communisme, un groupuscule auquel a notamment appartenu Cesare Battisti. Alors qu’une nouvelle audience des anciens terroristes italiens se tient ce 29 septembre à la Cour d’Appel de Paris, il a accepté d’évoquer la tragédie qu’il a vécue. Sa quête de justice est aussi un message d’espoir aux familles des victimes des attentats islamistes qui ont frappé la France ces dernières années. 

Entretien conduit par Matteo Ghisalberti

 

Fild : D'anciens membres des Brigades Rouges réfugiés en France depuis des années ont été arrêtés fin avril. Qu’avez-vous ressenti ?

Adriano Sabbadin : J’ai ressenti un peu de satisfaction, parce que ce sont des gens qui ont ruiné nos vies. J’ai toujours affirmé à travers la presse que je ne cherchais pas une vengeance, mais que je demandais simplement justice.

Fild : Qu’avez-vous pensé de la cavale des trois anciens terroristes (*) Luigi Bergamin, Raffaele Ventura et Maurizio di Marzio, qui ont fui lors de l’intervention de la police du 28 avril dernier ?

Adriano Sabbadin : Je ne savais pas que ces personnes étaient encore en liberté et j’ai été heureux d’apprendre que ces anciens terroristes ont été finalement arrêtés. En même temps, je regrette que la justice ait été si lente, et que pendant toutes ces années, les différents gouvernements français aient accordé l’asile à ces terroristes. Fuir, c’est une façon de cacher la vérité et de faire oublier des actes commis dans le passé, c’est-à-dire les actions terroristes. Beaucoup de sang a été versé, des personnes ont été tuées, tout comme mon père.

Fild : Quelle a été votre réaction lorsque d’anciens terroristes tels que Marina Petrella (**) ont déclaré à la presse qu’ils avaient déjà purgé « 10 ans de prison et 30 ans d’exil » ?

Adriano Sabbadin : Je ne peux pas accepter ces déclarations. Ces personnes n’ont purgé aucune peine. Nous, les familles de victimes, nous purgeons encore nos peines, tout comme nos morts.

Fild : Que pensez-vous du choix du président Emmanuel Macron de donner suite aux demandes d’extradition italiennes ?

Adriano Sabbadin : C’est une sage décision que celle d’envoyer ces personnes dans les prisons italiennes. Personnellement, j’ai beaucoup souffert lorsque Cesare Battisti vivait en tant que réfugié en France, qui refusait de l’extrader vers l’Italie. Beaucoup d’intellectuels ont soutenu Cesare Battisti. À l’époque, je ne trouvais pas les mots pour exprimer mon indignation face au choix des gouvernements français successifs.

Fild : Qu’attendez-vous des procès d’anciens terroristes italiens ?

Adriano Sabbadin : Pas grand-chose, parce que beaucoup d’années se sont écoulées depuis les attaques terroristes des Brigades Rouges. J’aimerais juste un peu de compréhension, car je n’oublierai jamais la scène de l'assassinat de mon père. J’avais 17 ans à l’époque. J’étais dans l’arrière-boutique de notre boucherie ce jour-là. Lorsque j’ai entendu les coups de feu, j’ai couru dans le magasin et j’ai vu ma mère assise par terre, tenant mon père mourant, dans ses bras. Elle portait un tablier blanc qui était devenu rouge du sang versé par mon père. Je ne pourrai jamais oublier cette image.

Fild : Depuis quelques années, la France subit des attentats terroristes qui ont fait des centaines de morts. Que diriez-vous aux familles des victimes de ces tragédies ?

Adriano Sabbadin : Je suis très triste de voir que la France subit des attentats terroristes. J’espère qu’on pourra bientôt résoudre ces problèmes et qu’on arrivera rapidement à un changement. Je suis contre toute forme de violence et de terrorisme. Aux familles des victimes, je dirais juste de ne pas baisser les bras. Car elles obtiendront justice.

(*) Lors de l’opération de police appelée « Ombres rouges » du 28 avril 2021, les forces de l’ordre françaises n’ont pas pu capturer Luigi Bergamin, Raffaele Ventura et Maurizio di Marzio. Ces trois hommes sont des terroristes de l’extrême gauche italienne, résidents en France depuis plusieurs décennies. La justice italienne les réclame car ils doivent encore purger des peines de prison pour des attaques terroristes auxquelles ils ont participé entre les années 1970 et 1980. Les trois ex-terroristes se sont finalement rendus aux forces de l’ordre françaises entre le 29 avril et le 20 juillet 2021.

(**) Marina Petrella est une ancienne terroriste italienne d’extrême gauche ayant appartenu aux Brigades Rouges (BR). La justice italienne l’a condamnée à la réclusion à perpétuité. Elle a été jugée pour plusieurs crimes, notamment le meutre d’un policier, des braquages et la séquestration de l’ancien secrétaire de la Démocratie Chrétienne italienne, Aldo Moro, tué par les BR en 1978. Mme Petrella a bénéficié de l’asile politique pour des raisons de santé, qui lui a été accordé par l’ancien président Nicolas Sarkozy. Elle a été arrêtée avec huit autres ex-terroristes italiens le 28 avril 2021

27/09/2021 - Toute reproduction interdite


L'ancien terroriste de gauche italien Cesare Battisti arrive à l'aéroport de Ciampino à Rome, le 14 janvier 2019.
Max Rossi/Reuters
De Matteo Ghisalberti