Société | 13 mai 2020

Istanbul : l’étrange retour à la vie

De GlobalGeoNews GGN
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Depuis que le président Erdoğan a appelé à la réouverture des commerces, Istanbul sort de sa torpeur et s’anime. Que l’on vive dans les quartiers chics ou dans les bas-fonds de la ville, la vie reprend doucement.

                                                                                                       Reportage de Anissa Grine


La place Taksim est désormais dotée d’un checkpoint. Dans des gestes mécaniques et sans parole, on se laisse prendre la température, on se désinfecte les mains, on récupère un masque et au moindre soupçon de fièvre l’accès au centre-ville est interdit.
Cette place, déserte il y a seulement quelques jours, retrouve un semblant d’activité.

Taksim n’est pas une place comme une autre. C’est avant tout le centre contestataire d’Istanbul qui a porté la révolte des activistes de Gezi et qui, tous les 1ers mai, rassemble les travailleurs et leurs revendications. Elle est aujourd’hui marquée du sceau d’Erdoğan qui y a fait construire sa mosquée et laissé s’écrouler l’opéra d’Atatürk pour en ériger un autre, à son image. Sur cette place qui signifie partage, il règne en maître absolu…
La ville se redessine au gré de ses politiques. Plusieurs années de planification urbaine ont fini de la remodeler et de lui attribuer une nouvelle identité. L’un des lieux qui devrait connaître une transformation majeure dans les années à venir est certainement celui de Tarlabası. Le quartier anciennement grec et arménien est aujourd’hui le refuge des laissés-pour-compte : Travestis, nouveaux migrants, Anatoliens, Roms, Kurdes y ont élus domicile. Une population hétérogène mais plutôt pauvre qui résiste dans ce ghetto ceinturé par les quartiers chics. Les anciennes demeures dont les moulures témoignent du passé glorieux du quartier, tombent en ruines et les habitants ingénieux colmatent les façades comme ils le peuvent.
Sur un balcon de quelques dizaines de centimètres à peine, un joyeux chaos s’harmonise pour donner vie à une cuisine. Une prouesse digne du Chef décorateur d’Emir Kusturica : parapluies brisés et désarticulés protègent de la pluie tandis qu’un système de poulies impressionnant maintient l’équilibre. Et comme si de rien n’était, une femme funambule prépare son repas.
Mais l’on a beau réparer ce monde, il s’écroule et ses habitants sont menacés d’expulsion dans le cadre du projet Tarlabası 360 qui promet d’éloigner jusqu’au dernier des indésirables et de créer un quartier qui rivalisera avec les champs Élysées. Pas de « droit à la ville » pour cette population majoritairement Kurde et Rom.
Avant la pandémie, les enfants faisaient la joie de ces rues avec leurs jeux et leurs disputes. Mais les gamins confinés depuis plus d’un mois n’ont droit qu’à quatre heures de respiration tous les vendredis. Les venelles sont bien calmes et seuls les vêtements d’enfants, étendus sur les cordes à linge, témoignent de leur existence. Une maman confie : « Je les sors faire un tour le soir lorsqu’il y a moins de monde et que la police ne passe plus ! ».
Plus loin, dans un sous-sol froid et sans lumière, une dame prépare ses midye, les moules farcies à la turque que les marchands ambulants continuent de vendre en sillonnant les rues. Ici, les normes d’hygiène ne sont pas respectées et la distanciation physique n’est pas à l’ordre du jour.
Si le marché du dimanche est encore interdit, des petits étalages improvisés de fruits et légumes surgissent ici et là. Impossible de déloger ces vendeurs à la criée, la police semblant avoir reçu l’ordre de fermer les yeux.
Le siège du HDP (Parti démocratique des peuples) est fermé. La formation qui s’est consolidée sur fond de contestation Kurde a élargie ses électeurs et défend aujourd’hui toutes les minorités jusqu’aux LGBT. Un choix qui ne la rend pas plus fréquentable, même si elle a réussi à être représentée à la Grande Assemblée Nationale. Depuis septembre dernier, le parti est victime d’une campagne de dénigrement et de diffamation à grande échelle, l’accusant à nouveau de soutenir le PKK considéré comme foyer du terrorisme par Ankara.
Aujourd’hui le silence règne dans les bureaux du HDP, et le temps des contestations semble bien loin. Le Covid-19 a réussi à faire taire toutes les voix, même celles des « Mères du samedi ». Ces vieilles femmes se rassemblaient toutes les semaines devant le siège de Human Right Watch pour crier leur colère et demander justice pour leurs enfants disparus. Mais l’heure est au silence.
En remontant vers Dolapdere, la population mue. Le quartier est devenu peu à peu « celui des noirs ». Paul et Ephraïm ont transformé la devanture de leur maison en salon de coiffure.
Les deux congolais, « de Kinshasa », précisent-ils, travaillent dans le textile. Paul, une paire de ciseaux à la main et un masque collé au visage, s’improvise barbier tandis que son ami se refait une beauté dans une ambiance bien africaine sous le regard bienveillant des passants. Ici on ne parle pas du Covid-19, le sujet semble secondaire. L’inquiétude est d’ordre financier et la priorité est à la survie. Même s’ils travaillent, les deux colocataires s’en sortent difficilement. Ils touchent, selon leur témoignage, la moitié du salaire d’un Turc pour les mêmes tâches. Ces inégalités font partie de leur quotidien et ils sont convaincus qu’elles cesseront une fois en France ou en Belgique, ultime étape de leur voyage. Ici, différentes communautés africaines se côtoient sans se mélanger forcément ; mais elles se rejoignent cependant toutes dans leur volonté à rejoindre l’Europe.
Dans les quartiers Nord d’Istanbul, le « vrai Istanbul » ou la « première Istanbul » le district de Fatih est connu pour être plutôt traditionnaliste. Les femmes sont souvent vêtues du voile intégral et semblent afférées à faire leurs courses dans des marchés bondés. En s’éloignant de l’agitation des souks ramadanesques en effervescence et en longeant les remparts de l’antique Constantinople, s’égrènent des petites maisons et des gecekondu qui poussent comme des abcès à flanc de colline. De ce côté-là du quartier, des femmes fument et discutent. Ni le Ramadan ni la pandémie n’ont eu raison de leurs rendez-vous quotidiens et de leurs bavardages.
Loin des checkpoints du centre-ville, à Kadıköy, dans la partie asiatique d’Istanbul, une toute autre ambiance règne. Le contraste est saisissant. Les rues semblent traversées par un souffle de liberté et de légèreté. Même si les parcs et les accès à la mer sont fermés, des apéros sont improvisés à même le trottoir, sans que cela n’inquiète personne.

On est bien loin de l’austérité de l’Europe.

14/05/2020 - Toute reproduction interdite


Un message "Louez Dieu, bénissez Dieu" est installé entre les minarets de la mosquée de Suleymaniye, alors que l'épidémie de la maladie à coronavirus (COVID-19) se poursuit à Istanbul, en Turquie, le 27 avril 2020.
Umit Bektas/Reuters
De GlobalGeoNews GGN

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