En Turquie le confinement partiel ne semble pas donner de résultats probants. Le taux de contamination augmente au fil des jours et Istanbul, qui est particulièrement touchée par le Covid-19, tente de survivre en se raccrochant au prochain retour des touristes. Reportage de Anissa Grine.

Deux policiers se prennent en photo devant la célèbre tour génoise de Galata. La place touristique, d’habitude bondée, est déserte. Ils en profitent pour immortaliser l’instant. Depuis l’épidémie du Covid-19, les policiers sont divisés en plusieurs groupes. Il y a les photographes amateurs qui tuent le temps en prenant des selfies, et il y a la Police « Uber » que le personnel soignant appelle pour se rendre à l’hôpital au lendemain d’un confinement surprise. Il y a aussi ceux des hélicoptères qui tournoient à longueur de journée telles des libellules à l’affut du moindre mouvement suspect. Il y a enfin ceux qui patrouillent pour vous empêcher de vous asseoir et vous ordonnent de marcher. Sans but précis, à condition d’avancer. Une pratique à l’image d’un pays qui ne doit pas s’arrêter en ces temps de coronavirus, en dépit du bilan des morts qui ne cesse de s’alourdir.
La Turquie est actuellement le pays le plus touché du Moyen-Orient par l’épidémie. Elle a franchi la barre des 86 000 contaminations.
L’injonction de la marche s’est avérée être la meilleure façon pour comprendre ce qui se passe, écouter la ville et ne pas céder à la paresse. (Même s’il est tout à fait possible, dans certains quartiers, de s’asseoir et de siroter un thé !).
En descendant vers la Corne d’or, s’égrènent de somptueux hôtels et tavernes. Le Grand Hôtel de Londres qui fait face à l’estuaire est fermé. Mais en Turquie, il faut toujours pousser les portes car elles cachent souvent des surprises. A l’intérieur du Buyuk Londra, le réceptionniste est à son poste et le barman se tient derrière un comptoir en bois rustique. Si ce n’était les lumières éteintes, on pourrait penser que l’hôtel est toujours en activité. Car même le perroquet qui a fait la réputation du bar est présent à l’appel, et les canaries continuent quant à eux de chanter. Il ne manque que … les touristes !
« Nous rouvrirons en mai » assure l’hôtelier, optimiste.
Le secteur touristique en Turquie réalise les deux tiers de son chiffre d’affaire entre les mois de mars et de septembre. Le temps passe et l’ouverture des frontières ainsi que la reprise des lignes aériennes ne sont pas à l’ordre du jour.
En février, un journal turc titrait pourtant : « Tourisme : vers une année record ! ».
Les espoirs étaient en effet importants. En 2019 le nombre de visiteurs avait bondi de 14,31% par rapport à l’année précédente, pour atteindre les 51 millions de touristes. En janvier dernier les chiffres étaient en hausse de 31% par rapport à l’année dernière à la même période. Il y a à peine deux mois, on se réjouissait déjà d’une croissance à deux chiffres et on se préparait à recevoir 57 millions de voyageurs.
Selon l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), la Turquie se classe sixième au monde en termes de touristes et 14e en termes de revenus touristiques. Pas le temps, donc, de se décourager pour les professionnels du secteur, la Turquie étant aussi classée première en matière… d’optimisme !

La prière du mort célébrée plusieurs fois par jour
A Valide Han, ancien caravansérail hérité des temps anciens, les murs gardent les traces de siècles de voyageurs et s’apprêtent déjà à accueillir les nouveaux arrivants.
Un plasticien réaménage le nouvel espace pour créer un café bobo et propose des thés venus d’ailleurs. En ces temps troublés, la décoration semble être l’unique souci du propriétaire. Pour mémoire, Istanbul avec ses 16 millions d’habitants, cumule à elle seule près de 60% des cas de Covid-19 dans le pays.
Sur les toits du caravansérail en ruines, un ferblantier en sueur confectionne des éléments d’ornementation pour honorer ses commandes en sirotant son çai, qu’il propose de partager avec les visiteurs, dans ce pays où le taux de propagation du virus est des plus élevé au monde.
Ce que les Turcs réussissent le mieux, c’est de continuer de vivre normalement au milieu du chaos. Tout le monde ou presque fait comme si de rien n’était. Un jeu qui atteint ses limites lorsque la prière du mort est célébrée plusieurs fois par jour !
Toutefois, à côté des voix chorales des muezzin, les bruits des chantiers se font aussi entendre. Il n’est pas question de vacances pour les travailleurs du bâtiment. Bien au contraire. Magasins et cafés semblent profiter de « l’accalmie » pour le grand lifting du printemps. On répare, on repeint et on attend le retour à la normale.
Les ouvriers portent rarement des masques malgré leur disponibilité.
Mais il serait peut-être utile de préciser que la décision prise par le président de les distribuer gratuitement a été suivie par leur interdiction à la vente. Il est quasi impossible de s’en procurer en pharmacie. Pour en acquérir, il faut être Turc ou résidant officiellement en Turquie, avoir un téléphone local et attendre patiemment le sms qui donne droit à son quota… Une longue procédure qui exclut de facto toutes les personnes vivant clandestinement sur le sol turc et celles bloquées sans possibilité de retour.
Au pied de Topkapı, loin du bruit de la construction et des chantiers, la gare Sirkaci, célèbre point de départ et d’arrivée de l’Orient Express, est bien silencieuse. La mention kapalı est collée aux portes et nul besoin de savoir parler turc pour traduire le vide.
La mythique ligne qui reliait Orient et Occident n’existe plus depuis longtemps, un présage à ce lien impossible entre la Turquie et l’Europe.
Aujourd’hui Erdoğan souffle le chaud et le froid sur le vieux continent. Des aides médicales importantes ont été envoyées à plusieurs pays européens portant le sceau de la présidence, témoignant de sa toute-puissance. Au même moment, Ankara se repositionne économiquement. La Chine, la Corée et Singapour sont devenus des partenaires privilégiés, a fait savoir la ministre turque du Commerce, Ruhsar Pekcan. « Le temps que l’Europe s’en remette », a-t-elle précisé !

22/04/2020 - Toute reproduction interdite


Des travailleurs en combinaison de protection désinfectent le palais de Dolmabahce en raison de problèmes de coronavirus à Istanbul, Turquie, le 11 mars 2020.
Umit Bektas / Reuters
De GlobalGeoNews GGN