International | 12 août 2020

Israël/Syrie : le dessous des cartes...

De Roland Lombardi
min

Du 5 au 12 mars derniers, Roland Lombardi était en Syrie pour une série de reportages. Il revient ici sur les relations entre la Syrie et l’Etat hébreu. Loin du sensationnalisme des médias traditionnels, de la méconnaissance et du parti pris idéologique de certains observateurs sur le conflit syrien, il nous apporte un éclairage original, inédit et directement issu de son expérience de chercheur de terrain.

Les Israéliens ont pris acte de la victoire d’Assad sur les groupes rebelles grâce à son puissant allié russe. Toutefois pour l’Etat hébreu, il est hors de question que des forces iraniennes (l’autre allié de Damas) s’installent durablement en Syrie. Comme il est inadmissible qu’une nouvelle menace à la frontière du Golan, notamment balistique, vienne s’ajouter à celles du Hezbollah au Nord et du Hamas au Sud. C’est la raison pour laquelle, Israël use de tous les moyens en sa possession (la force avec plus de 200 frappes en Syrie mais également la diplomatie avec ses très bonnes relations avec les Russes) afin de contrecarrer la présence et l’influence iranienne dans le pays.

Une vision israélienne globale du conflit syrien

L’Etat hébreu est, depuis 2011 et le début de la guerre civile, très attentif à l’évolution de la situation dans toute la Syrie. Il ne faut pas oublier que les pétroliers israéliens et le Mossad sont présents au Kurdistan irakien et également syrien depuis bien longtemps… Les Peshmergas, qui ont fait un travail remarquable face à Daesh, ont été victorieux sur le terrain grâce au matériel et au soutien américain et occidental, mais surtout à leurs qualités intrinsèques de combattants. Or, ils le doivent peut-être un peu aussi à leur coopération très ancienne avec des instructeurs israéliens... La frontière irako-syrienne fait aussi l’objet de toutes les attentions israéliennes notamment à cause des mouvements de troupes iraniennes et des milices chiites irakiennes venues soutenir Assad mais par-dessus tout, les transferts d’armes organisés par Téhéran.

Bien évidemment c’est le sud syrien et la frontière du Golan qui préoccupent prioritairement Tsahal pour les raisons que j’ai évoquées précédemment.

Ainsi, dès le début des troubles en Syrie à partir de 2011, Israël a perçu les risques et l’état d’alerte maximale a rapidement été décrété. D’autant que des incidents de frontière n’ont pas tardé. Les premiers d’une telle ampleur depuis la fin de la guerre de 1973, comme lorsque des manifestants syriens (des Palestiniens syriens pour la plupart) sont parvenus à pénétrer sur le plateau du Golan, provoquant des tirs de Tsahal. D’autres accrochages plus ou moins graves entre les forces israéliennes et celles de Damas suivront mais sans jamais dégénérer pour autant. Ils ont provoqué parfois des représailles de la part des forces israéliennes mais celles-ci ont toujours été « mesurées », traduisant ainsi la réserve et les précautions verbales et officielles de l’État hébreu.

Toutefois, Jérusalem a pourtant fait preuve de retenue et d’un silence pragmatique sur la question syrienne même si l’État hébreu reste, jusqu’à l’intervention russe de l’automne 2015, le seul pays du « camp occidental » à avoir frappé le territoire syrien depuis la révolution (bombardements de convois et de sites d’armes destinées au Hezbollah). Pour les Israéliens, il ne fut pourtant jamais question (toujours officiellement) d’intervenir directement entre le régime et les insurgés.

Concernant une hypothétique intervention secrète israélienne dans le conflit, on a pu lire et entendre alors de nombreuses bêtises, celles-ci étant surtout le fruit de « délires conspirationnistes ».

Considéré comme le diable par tous les belligérants (le pouvoir syrien accusant les Israéliens d’aider les insurgés, qui eux, proclamaient qu’Israël soutenait Bachar el-Assad), Israël a toutefois accueilli et soigné des Syriens (civils, voire quelques rebelles) qui se sont présentés avec des blessures causées par les affrontements. L’armée israélienne a même fini par établir un hôpital de campagne à leur intention. De même, les Israéliens ont aussi fourni de l'eau et de la nourriture à des réfugiés syriens mais tout en refusant toute demande d’asile. D’aucuns ont aussi affirmé la présence d’agents israéliens qui contribueraient aux côtés des Américains à la formation, en Jordanie, de combattants de l’opposition. C’est très probable et il est vrai qu’il n’y aurait pas eu meilleur moyen pour sonder ou observer certains groupes ou protagonistes du conflit...

En attendant, les Israéliens, beaucoup moins angéliques que les Occidentaux dans l’affaire syrienne, ont très vite perçu que les islamistes prendraient inévitablement le dessus sur tous les autres groupes rebelles. C’est pourquoi, il faut le rappeler, l’Etat hébreu était très inquiet quant à la menace d’une intervention occidentale durant l’été 2013. Surtout, ne l’oublions pas, il a toujours opposé son veto à la livraison d’armes anti-aériennes à la rébellion, un temps envisagée par Washington et Paris...

Au final, on peut dire qu’il y avait au début du conflit, deux courants au sein de l’état-major israélien. Le premier considérait que la chute d’Assad aurait représenté à bien des égards un atout stratégique pour l’État hébreu (fin de l’alliance avec Téhéran, affaiblissement du Hezbollah, allié de Damas). Or, c’est le second, dominant, qui s’imposa et qui, sans alternative sérieuse à Assad, préférait se satisfaire de l’enlisement de la situation avec un pouvoir syrien affaibli mais qui résistait, ne tombait pas, voire qui reprendrait finalement le dessus. En effet, dès 2013, ce positionnement m’a été maintes fois confirmé personnellement par plusieurs officiers supérieurs de Tsahal qui redoutaient par-dessus tout un nouveau voisin qui sombrerait dans le chaos total, et donc dans une complète incertitude.

Les yeux et les oreilles d’Israël partout en Syrie !

Même si elle est trop souvent fantasmée, l’excellence du Mossad dans le renseignement hi-tech et surtout humain, n’est toutefois plus à prouver. Au passage, notons que la précision et le succès de toutes les frappes israéliennes en Syrie ne peuvent être le seul fait d’informations acquises par la supériorité technologique et avérée de Tsahal. Comme tous les spécialistes s’accordent à le dire, pour réussir ce genre d’opérations, il faut obligatoirement avoir des informateurs sur le terrain. Peut-être même au sein du pouvoir à Damas, dans l’armée syrienne voire même au cœur du Hezbollah ! Quoi qu’il en soit, les Israéliens ont de toute évidence des yeux et des oreilles partout en Syrie. Comme je l’ai déjà évoqué, les services de renseignements israéliens sont présents auprès des Kurdes depuis des décennies. Des contacts discrets ont toujours été effectifs avec des tribus bédouines du sud de la Syrie ainsi qu’avec les communautés druzes (de nombreux druzes d’Israël sont officiers dans Tsahal). Alors, il est fort probable que l’Etat hébreu ait joué, et joue encore certains groupes rebelles contre par exemple le Hezbollah. Néanmoins, les Israéliens espèrent plutôt le redéploiement complet des troupes d’Assad à la frontière du Golan. En attendant, ne perdons pas de vue que dans le cadre d’un accord russo-israélien en 2018, c’est l’envoi par Moscou de troupes tchétchènes qui a fait reculer les forces chiites de la frontière de l’Etat hébreu. Et depuis quelques semaines, les Russes ont progressivement pris le contrôle de la région syrienne du plateau du Golan en y installant également des anciennes milices rebelles s’étant depuis réconciliées (avec la médiation du Kremlin) avec l’Etat syrien...

Vers une normalisation entre Israël et la Syrie ?

Autre signe des temps, une rumeur qui circule depuis 2019 et qui évoque des négociations secrètes (encore sous le patronage russe) entre Damas et Jérusalem, concernant le rapatriement du corps d’Eli Cohen, cet agent du Mossad qui avait infiltré les plus hautes sphères du pouvoir syrien dans les années 1960 et qui, découvert, fut pendu en place publique en 1965 à Damas.

Par ailleurs, depuis plusieurs mois maintenant, une autre rumeur court dans les milieux du renseignement sur le fait qu’Assad aurait secrètement transmis un message aux Israéliens sur le fait qu’il ne souhaitait pas une « incrustation » iranienne sur son sol... Quand on connaît vraiment la région et ses coulisses, cette éventualité n’est pas aussi surréaliste qu’elle peut paraître. D’ailleurs, nous pouvons remarquer que les raids israéliens visent exclusivement les « bases » et les troupes du Hezbollah et des Pasdarans iraniens. Si parfois, mais de manière très sporadique, les forces loyalistes de Damas sont touchées, c’est peut-être aussi une manière pour les Israéliens de rappeler au dirigeant syrien son fameux « message »...

Ne nous leurrons pas, les Russes ne sont pas très enthousiastes quant à une présence iranienne forte et pérenne en Syrie… Comme Assad finalement. Présent en Syrie début mars, j’ai d’ailleurs pu mesurer personnellement un rejet significatif des Iraniens de la part de la grande majorité de la population syrienne, toutes minorités confondues, comme surtout de la plupart des officiers syriens avec qui j’ai pu m’entretenir...

Comme je l’ai évoqué plus haut, même si les Israéliens ne portent pas Bachar el-Assad dans leur cœur, celui-ci s’est toujours bien gardé de franchir certaines lignes rouges avec Israël (au début des années 2000, des négociations sécrètes à propos du Golan avaient même commencé entre les deux pays !). L’Etat hébreu fait à présent confiance aux Russes et surtout se satisfait finalement d’un homme fort à Damas reprenant la main sur tout le pays et qui plus est, issu d’une minorité, les Alaouites, ayant plus qu’on ne le pense, des similitudes avec les Israéliens, eux aussi, isolés dans un « océan sunnite »...

Ainsi, le leitmotiv des militaires israéliens reste le suivant : « mieux vaut le diable que l’on connaît à celui que nous ne connaissons pas ! ». A condition bien sûr qu’Assad prenne ses distances avec Téhéran. Certes, à l’heure actuelle cela semble exclu. Les Iraniens sont encore un levier de pression dans ses rapports avec les Russes mais également avec les Turcs. Or, en dépit d’un récent accord militaire entre la Syrie et l’Iran, les tensions augmentent entre Assad et les mollahs iraniens. Les lignes sont en train de bouger au Moyen-Orient. Le maître de Damas se suffit de la protection de son puissant parrain russe. Mais pour retrouver sa place dans le monde arabe et dans la communauté internationale, il a besoin du soutien et de l’argent du Golfe. Grâce à l’entremise de Moscou, il s’est depuis grandement rapproché de l’Egypte mais également de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis, comme l’atteste d’ailleurs sa position dans l’affaire libyenne en soutenant le maréchal Haftar...

Quant à l’Iran, le pays traverse les plus grandes difficultés et ce n’est pas l’accord avec la Chine qui changera fondamentalement les choses comme je l’explique dans mon dernier édito[1]. Ses troupes vont continuer à subir la pression constante des frappes israéliennes sur le territoire syrien, sans pouvoir sérieusement riposter. À terme, Assad, sous l’influence de Moscou et aussi pour alléger les sanctions de Washington, prendra inévitablement ses distances avec Téhéran. Ainsi, les relations entre Jérusalem et Damas finiront également par se normaliser. Bref, n’oublions jamais qu’au Moyen-Orient, rien n’est jamais tout noir ni tout blanc...

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour GlobalGeoNews. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778


[1]https://www.globalgeonews.com/content/768

13/08/2020 - Toute reproduction interdite


Un soldat israélien à bord d'un véhicule blindé de transport de troupes lors d'un exercice dans une base d'entraînement à la guerre urbaine sur le plateau du Golan sous contrôle israélien, près de la frontière israélo-syrienne 4 août 2020
Amir Cohen/Reuters
De Roland Lombardi

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