Parce que notre rôle est aussi de comprendre et d’expliquer, notre correspondant en Israël revient sur les origines des terribles violences qui embrasent le pays .

Par Bruno J. Melki, notre correspondant permanent à Jérusalem

En 1876, deux organismes juifs achètent une parcelle de terrain de 17 dunams[1] à côté du tombeau de Shimon Hatsadik[2] à des particuliers Arabes, afin d’y construire le projet immobilier de « Nahalat Shimon ». Dans le quartier, dénommé par les Arabes Cheikh Jarrah[3], 160 familles Arabes et 100 familles juives vivent, ensemble, les débuts de l’État d’Israël.

Après la guerre de 1948, guerre d’indépendance de l’État d’Israël, le quartier passe sous le contrôle de la Jordanie et les juifs sont chassés de leurs maisons afin d’y installer des familles Arabes. Ces dernières payent au royaume Hachémite de Jordanie un loyer symbolique de 1 dinar par an et ce, pendant les 19 années de contrôle jordanien dans la partie Est de Jérusalem.

À la suite de la guerre des 6 jours (1967), Israël reprend contrôle de la ville dans son intégralité, réunifie Jérusalem et reçoit de facto la possibilité juridique d’accéder aux demandes des anciens propriétaires juifs de retrouver leurs biens immobiliers. La décision politique est, à l’époque, de ne pas appliquer cette loi afin de ne pas envenimer l’atmosphère d’après-guerre. Les habitants arabes, de facto, continuent d’habiter ces maisons. Les organismes Juifs se tournent alors vers le tribunal afin de réclamer les biens qui leur appartenaient, et après des dizaines d’années dans les tribunaux, la décision tombe au début des années 2000, de restituer les terrains à leurs propriétaires juifs. Les Arabes sont sommés d’évacuer les lieux et quelques familles évacuent des maisons dès 2008.

Aux questions juridiques et morales, les uns réclament la loi, les autres le bon sens mais il faut savoir aussi que beaucoup de litiges immobiliers entre Juifs et Arabes se terminent par l’évacuation des Juifs. Dans ces cas-là, ce sont les uns qui réclament le bon sens et les autres la loi.

S’il est évident que ce conflit a une dimension bien plus symbolique qu’un simple litige immobilier, il est tout aussi certain que les violences n’ont pas débuté le 10 mai à cause d’une décision du tribunal Israélien. Non seulement des dizaines de manifestations ont eu lieu depuis l’an 2000, des expulsions ont déjà été appliquées, mais les violences sont bien antérieures à la décision du tribunal.

Appel à la violence sur TikTok

L’incitation à la violence à l’encontre des Juifs a pris une ampleur effrayante avec le début du Ramadan : des dizaines d’agressions antisémites abjectes filmées et relayées via TikTok, des attaques à la pierre, au couteau et à la mitrailleuse dans tout le pays, des centaines de ballons incendiaires lancés depuis Gaza sur les récoltes agricoles israéliennes au sud, des lynchages de juifs à Jaffa, des roquettes dans le sud du pays - et la liste est encore longue - avant même cette fameuse date du 10 mai, sont passées sous silence médiatique.

Il est difficile dans ces conditions de réduire une attaque massive avec plus de 1 600 roquettes s’abattant sur un pays en l’espace de trois jours, et des émeutes faisant des morts et des blessés dans la totalité du pays, à la seule question de propriété traitée depuis des dizaines d’années par les tribunaux.

Il est beaucoup plus probable qu’un concours de circonstances soit favorable à ces émeutes : La nouvelle administration Biden, la crise politique Israélienne qui laisse le pays sans gouvernement depuis plus de deux ans, la fin d’une pandémie interminable, le jour de la fête de la réunification de Jérusalem dans le calendrier juif n’y sont pas pour rien - et tout cela dans le cadre du mois du Ramadan et d’une incitation au conflit bien planifiée - .

Il est donc toujours utile de regarder les origines d’un tel drame.

[1] ~ 4.2 acres

[2] Sage juif du 3e siècle av. J.-C

[3] Nom du médecin de Salah A Din

13/05/2021 - Toute reproduction interdite


Un champ de blé s'enflamme après que des Palestiniens de Gaza ont envoyé des ballons incendiaires au-dessus de la frontière près de Nir Am, dans le sud d'Israël, le 9 mai 2021.
© Amir Cohen / Reuters
De Bruno J. Melki