Depuis la semaine dernière, le conflit israélo-palestinien connaît une énième flambée de violences : émeutes et affrontements entre Juifs et Arabes dans plusieurs villes israéliennes et surtout, nouvelle guerre entre Israël et le Hamas à Gaza. Quelles sont les causes géopolitiques profondes de cet embrasement ?

L’édito international de Roland Lombardi

Au-delà de l’histoire et du contexte international et régional marqué par la crise de la Covid et ses douloureuses conséquences psychologiques, économiques et sociales, il y a des raisons géopolitiques profondes et récentes qui expliquent ce nouvel épisode de violences dans le conflit israélo-palestinien.

Une des premières explications de l’explosion de violence, argument officiel des émeutiers Palestiniens et du Hamas, serait le litige qui oppose, dans le quartier de Cheikh Jarrah, à Jérusalem Est, des colons juifs et des familles palestiniennes. Les premiers ont de vieux titres de propriété contestés par les Palestiniens qui vivent dans ces maisons. Au vu de la situation, la Cour suprême israélienne qui devait trancher a préféré reporter son jugement pour ne pas envenimer les choses.

À cela, il faut rappeler que le président de l’Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas a déclaré il y a quelques jours, qu’il repoussait les élections initialement prévues le 23 mai. Abbas était conscient d’une nouvelle défaite dans des élections libres, dites de réconciliations pour les Palestiniens de la Bande de Gaza et de Cisjordanie. Il n’en fallait pas plus pour pousser le Hamas, qui veut reprendre la main sur le leadership palestinien, pour récupérer la colère de la jeunesse et opter pour la confrontation directe.

La fin du processus de paix ?

Pour comprendre un évènement, surtout au Moyen-Orient, il faut souvent élargir le focus géopolitique et revenir quelques mois en arrière.

Donald Trump a imposé la paix entre Israël, les Émirats arabes unis (EAU) et Bahreïn, suivis par le Maroc et le Soudan avec les Accords d’Abraham en septembre 2020. Cet accord s’inscrivait plus généralement dans le vaste plan de paix israélo-palestinien, le plan Trump, présenté en janvier 2020. Celui-ci, que beaucoup croyaient impossible, a été rejeté par une partie de la droite dure israélienne. Car il ne faisait pas, comme certains le déclarent, la part belle aux seuls Israéliens. Plusieurs observateurs l’ont effectivement décrié mais n’ont jamais réellement lu la totalité des 180 pages du protocole d’accord. Étaient entre autres prévus, la solution à deux États, un éventuel partage de Jérusalem, un port et un aéroport à Gaza, d’importantes aides financières pour les infrastructures palestiniennes… Si dans un premier temps Abbas et le Hamas ont rompu les négociations, c’était pour faire monter les enchères. Par ailleurs, en dépit des nombreux gages donnés par Trump à l’État Hébreu (sur l’Iran, le déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem…), la réalité est que Netanyahou était lui aussi sous pression. Des lourdes concessions israéliennes étaient prévues comme le recul sur la Cisjordanie lors du rapprochement avec Abu Dhabi…

S’il n’y a pas eu d’incident majeur à cette époque, c’est que Trump avait imposé un ascendant psychologique. Avec lui, les adversaires d’Israël savaient que les États-Unis se tiendraient fidèlement aux côtés des Israéliens et qu’il y aurait des représailles rapides s’ils étaient attaqués. Stratégie déjà éprouvée par Nixon et Kissinger en leur temps. Surtout, en coupant toutes les aides financières américaines et en limitant fortement celles de l’Europe aux Palestiniens, Trump utilisait son arme favorite de la pression maximale économique. Certaines sources affirment que s’il avait été réélu, isolés diplomatiquement et exsangues économiquement, l’Autorité palestinienne et le Hamas – comme l’Iran – auraient été forcés à court terme de revenir à la table des négociations.

Si tel n’avait été le cas, le recours était Mohammed Dahlan, l’ancien responsable de la Sécurité de l’Autorité Palestinienne, exilé à Abu Dhabi depuis 2013. Ce dernier, soutenu par les Israéliens et les Américains, aurait été alors chargé d’éliminer le Hamas et d’évincer Abbas pour prendre la tête du futur État palestinien.

Les erreurs de l’administration Biden

Depuis janvier et la victoire de Joe Biden, la donne a totalement changé. La nouvelle administration démocrate était bien décidée à tourner la page Trump dans la région. D’abord en voulant rétablir avec l’Iran les Accords du JCPOA sur le nucléaire iranien. En guise de bonne volonté, Washington n’exige pas de contreparties notables du côté iranien et surtout, a commencé à lever une partie des sanctions. Pour Téhéran, ce n’est qu’un signe de faiblesse et une bouffée d’air frais. Pour acquérir une position de force dans les négociations, les mollahs iraniens ont réactivé - comme le prouvent depuis la reprise des attaques - leurs proxies au Yémen, en Syrie, en Irak… et à Gaza !

Sur le dossier israélo-arabe précisément, l’administration Biden n’évoque même plus les Accords d’Abraham. Pour elle, ce n’est qu’un « accord de normalisation » !

Début avril, Biden a relancé l’aide humanitaire américaine à l’UNRWA, l'agence de l'ONU pour les réfugiés palestiniens suspendue par son prédécesseur, pour un montant de 150 millions de dollars. Les États-Unis s’apprêtent également à verser 75 millions de dollars pour le développement et l'économie en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Ceux qui se sont déjà rendus à Gaza ou à Hébron par exemple – car beaucoup parlent sans avoir mis un jour un pied dans ces territoires ! – savent pertinemment que la majorité de ces aides sont massivement détournées. Le Hamas, branche terroriste des frères musulmans palestiniens, est un virtuose de cette pratique.

Ces éléments n’expliquent certes pas tout, mais l’argent est toujours le nerf de la guerre…

D’autant plus qu’avec la nouvelle administration américaine, les Palestiniens ont de nouveau un soutien moral et diplomatique qu’ils avaient perdu ces dernières années.

Biden, le réaliste et fervent défenseur d’Israël, est dans l’embarras. Il est pris en otage par l’extrême gauche antisioniste de son parti et de son entourage direct. Certes, il a appelé à la désescalade. Il a rappelé le « droit d'Israël à se défendre » devant les « attaques terroristes du Hamas » mais il a souligné que les Palestiniens avaient le « droit à la sécurité », renvoyant de fait chaque partie dos à dos. Pour l’heure, œuvrant en coulisse, il compte sur les initiatives discrètes de ses partenaires arabes comme le Qatar, la Jordanie et l’Égypte de Sissi – qu’il ne cesse de critiquer depuis des mois ! – pour sortir de la crise.

Quoi qu’il en soit, le processus de paix semble s’éloigner à vue d’œil. C’est un retour au statu quo qui se profile, alors que certains Israéliens et Palestiniens n’avaient pas intérêt à la paix. Les derniers évènements en Israël ont fait exploser la future coalition qui devait déloger Netanyahou. Naftali Bennett, l’incontournable chef du parti nationaliste Yamina, a annoncé renoncer à son projet de gouvernement avec les partis d’opposition du centre et de gauche, soutenus par les partis arabes israéliens. Il déclare reprendre les négociations avec… le Likoud !

Du côté palestinien, une fois ce conflit sanglant passé, les aides internationales vont de nouveau affluer. Les terroristes du Hamas pourront alors renouveler leurs stocks de roquettes...

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

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14/05/2021 - Toute reproduction interdite


Un Palestinien qui a fui sa maison en raison des frappes aériennes israéliennes, dort dans une école gérée par les Nations unies où il a trouvé refuge avec sa famille, à Gaza, le 15 mai 2021.
©Ibraheem Abu Mustafa
De Roland Lombardi