Le 29 juin, le nouveau ministre des Affaires étrangères israélien, Yaïr Lapid, a inauguré la première ambassade israélienne du Golfe persique, dans la capitale des Émirats arabes unis, Abou Dhabi. Au-delà de ce « moment historique », cet évènement scelle un rapprochement entre les deux pays qui pourrait changer la donne au Moyen-Orient…

L’édito international de Roland Lombardi

Plusieurs commentateurs avaient prédit un peu hâtivement que les deux semaines de conflit entre Israël et le Hamas au printemps dernier feraient voler en éclats les accords d’Abraham initiés par Donald Trump et signés il y a neuf mois entre Israël, les Émirats arabes unis (EAU) et Bahreïn (suivis par le Maroc et le Soudan).

Il n’en fut rien. Le traité de normalisation entre l’État hébreu et quatre pays arabes a survécu.

Avant même l’inauguration de l’ambassade israélienne à Abou Dhabi le 29 juin dernier, Jérusalem et la capitale émiratie ont depuis consolidé cette véritable alliance.

Des centaines de millions de dollars d’accords commerciaux et de coopération ont été conclus. Près de deux-cent mille touristes israéliens ont déjà fait le voyage vers le Hong Kong du Golfe persique.

Une alliance solide et pour durer

Cette normalisation entre Israël et les EAU ressemble, si l’on ose la comparaison, à une alliance entre les nouvelles Sparte et République de Venise du Moyen-Orient. En effet, la solidification des relations entre Jérusalem et Abou Dhabi se concrétise par le développement des échanges commerciaux, scientifiques, technologiques ainsi que dans le domaine du renseignement et de la défense. Des échanges militaires entre la puissante Tsahal et l’armée émiratie, la plus professionnelle de la région, sont déjà programmés.

De fait, les futures annonces bilatérales entre les deux pays ne peuvent qu’être bénéfiques et profitables aux deux parties.

Pour Israël, après la paix avec l’Égypte (1979), la Jordanie (1995), les accords d’Abraham et notamment le rapprochement avec les EAU confirment la légitimité de sa présence dans un environnement encore hostile comme l’a déclaré lors de son allocution Yaïr Lapid : « Israël veut la paix avec ses voisins, avec tous ses voisins. Nous n'allons nulle part ailleurs. Le Moyen-Orient est notre maison. Nous sommes ici pour rester et nous appelons tous les pays de la région à le reconnaître et à nous parler ».

Pour le nouveau gouvernement israélien, c’est également l’occasion de rétablir la confiance avec l’administration démocrate américaine beaucoup moins bienveillante que la précédente envers l’État hébreu. Même chose pour Mohammed ben Zayed (MBZ), l’homme fort des Émirats, qui n’est plus, lui aussi comme Sissi et Mohammed ben Salmane, ses alliés égyptien et saoudien, en odeur de sainteté à Washington depuis janvier dernier…

De même, au contraire de ce qu’affirment certains « experts », cette normalisation ne se fait nullement sur le dos des Palestiniens et pas nécessairement contre l’Iran.

Beaucoup semblent oublier qu’avant de signer cet accord avec Israël, les Émiratis ont exigé des garanties à l’État hébreu sur la question de l’annexion de la Cisjordanie. Garanties qu’ils ont obtenues et qui furent douloureuses pour Benyamin Netanyahou, qui en a sûrement payé le prix auprès des colons d’extrême droite lors des dernières élections israéliennes…

D’autant plus que les Émiratis, forts de leur formidable puissance financière – le seul pays de la zone à sortir quasiment indemne de la pandémie grâce à sa grande diversification économique – et de leurs actions pour contrecarrer les visées des tenants de l’islam politique, cherchent à se rendre incontournables et assoir leur influence dans la région. Notamment auprès de l’Autorité palestinienne mais également à Gaza – afin d’en évincer le Hamas – en soutenant les hommes, les associations et les mouvements proches de Mohammed Dahlan, l’ancien chef des forces de sécurité palestiniennes et actuellement en exil à Dubaï…

Concernant l’Iran, même si une très hypothétique « hégémonie » régionale de Téhéran est une crainte commune entre Jérusalem et Abou Dhabi, il faut toutefois fortement relativiser ce point.

Les EAU et l’Iran ne sont certes pas les meilleurs amis du monde. Or leurs relations complexes ne permettent pas de les définir comme les pires ennemis. Dans la région, Abou Dhabi craint plus l’influence des Frères musulmans et le Qatar que Téhéran ! Par exemple, n’oublions pas que les Émiratis ont été des alliés objectifs des Iraniens, soutiens stratégiques de la Syrie d’Assad. Durant le conflit syrien, et en dépit des sanctions internationales frappant le pays, ce sont des pétroliers émiratis qui ont fourni l’État syrien en hydrocarbures iraniens. Et en 2018, les EAU ont été les premiers des pays arabes à rouvrir leur ambassade à Damas, tout en œuvrant aujourd’hui pour la réintégration de la République arabe syrienne au sein de la Ligue arabe.

C’est aussi Abu Dhabi qui a permis à l’économie iranienne de tenir, et même de contourner l’embargo américain puisque de nombreux produits asiatiques et occidentaux disponibles dans les commerces iraniens ont été importés via des ports émiratis. De même, il ne faut pas perdre de vue que le secteur bancaire et immobilier de Dubaï a également sécurisé les avoirs financiers de certains dignitaires du régime des mollahs...

Ainsi, les Émirats peuvent même à terme devenir un nouveau canal de discussion secret (car il en existe déjà bien d’autres...) entre Israël et l’Iran !

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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Le ministre israélien des Affaires étrangères Yair Lapid et la ministre émiratie de la Culture et de la Jeunesse Noura Al Kaabi assistent à la cérémonie d'inauguration de l'ambassade d'Israël à Abu Dhabi, le 29 juin 2021.
© Shlomi Amsalem/Government Press Office/Handout via Reuters
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