Comment le radicalisme islamique s'est installé en France en profitant de l'aveuglement - sinon de la complicité - de certains élus locaux, mais aussi du manque de réaction de l'État. Et comment les militants d'un islam radical ont ainsi réussi à implanter dans ces communes des structures d'endoctrinement.

Une enquête exclusive de Yannick Lefront et Francis Mateo

Au début du mois de juin 2020, Leila B. a été arrêtée à Béziers. La police la soupçonnait de préparer un attentat anti-chrétien dans une église. Dans la chambre de cette jeune femme radicalisée, les enquêteurs ont trouvé tout ce qu'il faut pour la confection de bombes artisanales. Dans son journal intime : des sourates appelant au djihad et des dessins de bourreaux de l'État islamique exhibant une tête décapitée. Cette admiratrice de Daesh fréquentait aussi sur le net des sites islamistes où elle tenait des propos qui laissaient présager le pire : « Les chrétiens, je vais les tuer. Couper des têtes. Je vais tuer les gens de l'église ».

À Béziers, cette arrestation a rappelé la tragédie de Safir Bghioua, qui avait attaqué le commissariat à la Kalachnikov et au lance-roquette il y a vingt ans, provoquant une victime mortelle. Dix-jours après, l'attentat du 11 septembre à New-york éclipsait celui de Béziers. Malgré l'évidence de la préméditation et de la radicalisation de Safir Bghioua le ministre de l’Intérieur Daniel Vaillant avait alors parlé de « l'acte irrationnel d’un fou meurtrier ».

Cet argument préfigure la tentative, tant de fois renouvelée depuis, de psychiatriser les terroristes (rappelons qu'il n'y a, proportionnellement, pas plus de criminels chez les malades mentaux que chez les personnes saines d'esprit). Abderrahmane Mekkaoui, professeur en Sciences Politiques et spécialiste de la radicalisation, avance de son côté une analyse sociologique beaucoup plus pertinente : « Dans toutes les villes à forte immigration qui étaient tenues par le Parti Communiste, on observe un phénomène de « vases communicants » entre la perte d'influence du PCF et la montée du Front National, puis du Rassemblement National. Ce transfert du vote populaire d'un extrême à l'autre coïncide sensiblement avec une montée de l'islam radical dans ces quartiers et ces villes, où les populations musulmanes se replient sur leur religion, notamment sur le wahhabisme et sa conception très stricte de l'islam. Au point que l'on pourrait superposer l'évolution de la carte électorale et l'emprise de l'islamisme ».

C'est exactement ce qui s'est passé à Béziers, et particulièrement dans le quartier populaire de La Devèze, où ont grandi Safir Bghioua et Leila B. : après le mandat du communiste Paul Balmigère (Maire de 1977 à 1983), le FN a commencé à prendre toujours plus de poids, jusqu'à l'élection de Robert Ménard en 2014. Lors des dernières élections régionales, le Rassemblement National a encore enregistré un excellent score dans ce qui fut l'un des bastions du « Midi rouge ». Comment le communautarisme est-il devenu le terreau de l'extrémisme islamique à Béziers ?

Interrogé sur la question, le maire Robert Ménard nous a fait savoir par son directeur de cabinet qu'il « ne veut pas s'exprimer sur le sujet ». Réponse surprenante de l’édile, pourtant offensif sur les plateaux de télévision. Une frilosité à laquelle, de toute évidence, aucun parti n'échappe, pas même les plus « bruyants ».

Aubervilliers : laboratoire de l’islamisme

Aubervilliers a été en quelque sorte le laboratoire de la collusion entre islamisme et politique, initiée déjà par l'ancien ministre communiste Jack Ralite, maire de la commune de 1984 à 2003. Dans cette ville ouvrière, fief traditionnel du Parti Communiste depuis les années 70, la disparition du tissu industriel a entraîné le départ d'une partie des classes populaires. L'exécutif municipal décide alors de remplacer cet électorat en jouant la carte du clientélisme ethno-religieux : intégration sur les listes électorales d'activistes issus de l'Association des Musulmans d'Aubervilliers (AMA), proposition de halal dans les cantines scolaires d'une école municipale, et autorisation de la première mosquée (de La Fraternité) suite à une pétition de 3.500 signatures présentées comme autant de bulletins de vote. C'est ainsi que commencent « quinze ans de transactions », comme l'écrit le chercheur Julien Durand (1). Quinze ans de comprissions qui donnent une légitimité à des partisans d'un islam radical, tel l'imam de la mosquée de la Fraternité, Hassan Bounamcha, connu pour ses prêches contre l'école publique, ou encore les activistes Sofienne Karroumi et Fethi Chouder, opposés aux politiques d'intégration ou d'assimilation des jeunes issus de l'immigration (2) et militant pour le burkini dans les piscines.

En échange de ces concessions, le PC et La France Insoumise espéraient un appui électoral qui s'est vérifié en 2014 (lorsque le communiste Pascal Beaudet a repris la mairie au socialiste Jacques Salvador). Mais la situation s'est rapidement dégradée. Les revendications communautaristes grandissantes ont dégénéré en troubles à l'ordre public pour faire monter la pression sur les élus : incendies, émeutes, menaces et agressions... Jusqu'au schisme des dernières élections municipales, lorsque la liste dissidente de Sofienne Karroumi a devancé celle du PC. Une division qui a profité à la nouvelle maire UDI, Karine Franclet. La gauche communiste et « mélenchoniste » a sacrifié ses valeurs pour gagner les élections. À Aubervilliers, elle a perdu les deux. En faisant le lit d'un islamisme aujourd'hui bien ancré dans cette commune de la Seine-Saint-Denis.

Albertville, Toulouse, Sarcelles... À l'école des islamistes

Il faut bien reconnaître également que les maires ne sont pas toujours soutenus dans leur lutte contre l'islamisme et la radicalisation. C'est le cas de Frédéric Burnier Framboret, qui se sent quelque peu désemparé. Car le maire d'Albertville se dit « obligé d’autoriser la construction d’une école islamiste turque » (3). Le tribunal administratif a en effet donné raison à la Confédération islamique Millî Görüs (CIMG) pour créer une école coranique dans cette commune savoyarde de 20.000 habitants. Contre l'avis du premier magistrat, mais également du préfet Pascal Bolot. En dernier recours, Frédéric Burnier Framboret en appelle à Emmanuel Macron et espère pouvoir s'appuyer sur le projet de loi contre le séparatisme, dans le cadre duquel le gouvernement avait fait voter un amendement (le 12 avril dernier) pour empêcher ce type d'école. Il y a une véritable urgence en Savoie, où l'organisation islamiste turque soutenue par Recep Tayyip Erdoğan veut appliquer une stratégie méthodiquement établie, qui consiste à ouvrir une école après chaque création de mosquée (construite en 2014 à Albertville). Si le CIMG parvenait ici à ses fins, ce serait un coup dur pour la laïcité et la République, puisque « cela entraînerait la disparition d'autres écoles publiques républicaines », explique Frédéric Burnier Framboret (4). Et pour cause : cette école musulmane doit accueillir 400 élèves, soit un quart des 1.200 enfants de la commune scolarisés dans le primaire ! Une école où les élèves ne pourront pas bénéficier d'une « éducation libre, éclairée, laïque et républicaine », ajoute le maire. Le combat du maire d'Albertville est d'autant plus urgent que les expériences passées prouvent toute la difficulté à fermer un établissement scolaire islamique une fois qu'il a ouvert ses portes.

L’éducation : Un enjeu pour les islamistes

Comme ce fut le cas à Toulouse, où l’école privée musulmane Al Badr (du quartier de Bellefontaine) a épuisé tous les recours après une condamnation du tribunal correctionnel pour « non-conformité des enseignements ». Avec un apprentissage forcené de la religion (comprenez : l'islam) au détriment des autres enseignements, et un programme biaisé (notamment en histoire) en fonction du dogme coranique. Un an après la condamnation, l'établissement a finalement dû fermer en 2019... Pour rouvrir aussitôt au même endroit sous le nom d’Avicenne. L'école hors contrat a changé d'équipe dirigeante, mais pas de pédagogie. Car « les islamistes s'intéressent de près à l'éducation », comme le note François Pupponi (5), qui a été confronté au même problème à Sarcelles quand il en était le maire. Deux écoles musulmanes y sont implantées dans une zone industrielle, dont une, sous statut d'école privée, donc sans contrat avec l’État. Lorsque François Pupponi s'est inquiété des enseignements qui pouvaient y être prodigués, le rectorat lui a répondu qu'il ne pouvait le savoir puisque ce n'était pas « officiellement » un établissement scolaire. « Alors de quoi s'agit-il ? » a demandé le maire. Réponse « ubuesque » de l'académie : « on n'en sait pas grand-chose, sauf que des enfants, apparemment déscolarisés, se rendent tous les jours dans ces locaux ». « Autrement dit », conclut François Pupponi, « on peut réunir des dizaines d'enfants tous les jours pour les endoctriner sans que personne, dans l'administration française, n'y trouve à redire ». C'est le cas à Sarcelles, Toulouse ou encore Épinay-sur-Seine, où, selon la mairie, « la quasi-totalité des enfants déscolarisés sont de confession musulmane » (Ibid). Des enfants abandonnés par l’État aux prédicateurs de l'islam politique.

Lunel : à la racine du mal

Que ce soit dans les écoles coraniques, les mosquées, les salles de prières ou sur Internet, les conséquences de cet endoctrinement se payent très cher. Comme à Lunel, qui détient désormais un triste record : celui du plus grand nombre de djihadistes par rapport à l'ensemble de la population. Dans cette ville de 25.000 habitants, à mi-chemin entre Montpellier et Nîmes, transformée au fil des décennies en « cité-dortoir » en voie de paupérisation, entre les deux grandes métropoles régionales. Dans le même temps, la part d'immigrés -notamment maghrébins- a sensiblement augmenté, jusqu'à « 6.000 musulmans » selon l'ancien imam Lahoucine Goumri (6). Cette évolution démographique a renforcé l'influence de la mosquée El Baraka que fréquentaient la vingtaine de Lunellois partis faire le djihad en Syrie et en Irak, entre 2014 et 2015, dont six sont morts au combat. En proportion, Lunel est donc la ville « la plus djihadiste de France ». Aujourd'hui, cette étiquette pèse comme un tabou parmi une population traumatisée. Un souvenir aussi douloureux qu'un abcès qui menacerait de se réveiller. Car personne n'est parvenu véritablement à éclaircir la source du problème, même si la suspicion continue de peser sur le rôle de la mosquée et des prêches de Lahoucine Goumri, qui ne parlait pas français. Ce dernier avait refusé de condamner le départ des jeunes pour le djihad : « C’est leur choix. Je n’ai pas à les juger. Seul Dieu les jugera ».

Bien au contraire, Lahoucine Goumri avait même jeté de l'huile sur le feu en 2014 : « la plus grosse filière djihadiste, c’est François Hollande. À mon avis, ces jeunes ont été poussés à partir dès mars 2011, lorsque François Hollande a dit que Bachar El Assad est un boucher et un criminel. Ces jeunes sont partis pour combattre une injustice » (Ibid). Face aux pressions et condamnations, notamment de la part du représentant du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) Abdel Zekri, l'imam de Lunel était revenu sur ses propos quelques jours après. Avant d'être remplacé dans ses fonctions.

Près de Château-Chinon : L'ombre des Frères Musulmans

De l'aveu du propre CFCM, 3.200 imams viennent directement d'Algérie, du Maroc et de Turquie pour officier en France, et parmi eux, 500 imams seulement ont fait des études de théologie. Tous les autres se seraient auto-proclamés. Le cas de Lunel prouve que certains ne parlent même pas français et que les discours qu'ils martèlent à leurs fidèles sont totalement incontrôlables. Un constat en lien avec l'opération lancée par le ministère de l’Intérieur contre 76 lieux de culte soupçonnés d'être des foyers de l'islam politique et du séparatisme dénoncé par Gérald Darmanin. Et parmi ces centres de prière, se trouve la mosquée El Baraka de Lunel ! Dans le viseur des services de renseignement : la madrassa (école coranique) de ce centre islamique, fortement suspecté d'être une structure d’endoctrinement islamiste.

Ces enquêtes coïncident avec le départ du très lisse imam Saïd Aït-Laama (nommé en remplacement de Lahoucine Goumri), qui plaide pour un islam de France (à l'instar des Frères Musulmans), mais qui dans le même temps a activement développé la madrassa. Selon les services de renseignement, la mosquée de Lunel a également formé plusieurs jeunes ces dernières années, parmi lesquels doit être choisi le futur imam d'El Baraka. Et où ces futurs prêcheurs ont-ils été envoyés en formation ? À l’Institut Européen des Sciences Humaines (IESH) de Saint-Léger de Fougeret, près de Château-Chinon, clairement lié aux Frères Musulmans dont Tariq Ramadan (petit-fils du fondateur du mouvement Hassan Al-Banna) fut l'un des grands promoteurs avant d'être mis sur la touche à cause de ses démêlés judiciaires. Pour mémoire, les Frères Musulmans - considérés dans plusieurs pays, tels les Émirats Arabes Unis, comme organisation terroriste - tentent d'imposer en France un islam politique. La doctrine d'Al Banna prône la condamnation à mort des homosexuels et l'extermination des Juifs.

En France, les Frères Musulmans sont passés évidemment maîtres dans l'art du double discours et la « taqiya » (dissimulation). On attend donc avec curiosité -et circonspection- l'arrivée d'un nouvel imam (présenté par avance de comme « moderne et modérateur ») à Lunel.

Lire la suite de notre enquête.

(1) « Les territoires conquis de l'islamisme », Bernard Rougier, éd. Puf.

(2) « Il est hors de question que nous amenions les jeunes... les gens... à devoir changer leurs coutumes culturelles pour s'intégrer. On respecte les lois, mais pas la culture. Il n'y a pas de culture proprement française, car la France a toujours été un pays d'immigration » . Fethi Chouder sur Meta TV (octobre 2014)

(3) Le Figaro, 8 avril 2021

(4) RTL, 12 avril 2021

(5) Les Émirats de la République, éd. du Cerf

(6) interview du Midi Libre du 13/12/2014

29/06/2021 - Toute reproduction interdite


Des journalistes filment des armes, dont un lance-roquettes, une kalachnikov, un fusil automatique à canon scié, des revolvers et des munitions saisis après une fusillade à Béziers en septembre 2001.
© Georges Bartoli/Reuters
De Fild Fildmedia