Jamais le scrutin d’une élection présidentielle n’a été aussi verrouillé depuis la création de la république islamique d’Iran, en 1979. Le cœur du régime ayant porté son choix sur l’ayatollah Ebrahim Raïssi, aucun obstacle ne doit se trouver sur sa route !

Par Jean-Pierre Perrin

Même Mahmoud Ahmadinejad, qui fut président pendant deux mandats (de 2005 à 2011) et pour lequel une fraude massive avait été organisée pour permettre sa réélection, n’a pas été autorisé à se présenter. Il ne constituait pourtant pas une grande menace mais le Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, n’a voulu prendre aucun risque.

C’est donc un vote a priori sans surprise qui doit se dérouler ce 18 juin en Iran pour désigner un successeur à Hassan Rohani, qui ne peut briguer un troisième mandat.

Sur près de 600 postulants, sept seulement ont vu leur candidature validée par le Conseil des gardiens de la Constitution, l’organisme non élu qui est chargé de vérifier leur loyauté à l’égard de la République islamique, et l’un d’entre eux vient de se retirer. Tous ceux qui auraient pu constituer une menace à l’encontre de Raïssi ont été ainsi sanctionnés.

La plus grosse surprise, c’est la disqualification d’Ali Laridjani, l’ancien président du Majlis Parlement (de de 2008 à 2020), aujourd’hui proche conseiller du Guide suprême et que l’on peut classer dans le camp conservateur.

Du côté du « camp de la réforme », l’actuel vice-président Eshag Jahangiri a été aussi éliminé. La faction réformatrice n’est plus représentée que par un inconnu, comme le sont d’ailleurs les autres candidats. Cinq d’entre eux, dont Raïssi, se déclarent « ousoulgarayan » (« principalistes », c’est-à-dire favorables aux principes de la révolution islamique).

Pas question pour les autres candidats de se démarquer du nazim (système) dans l’espoir de rafler des suffrages auprès des mécontents. Le procureur général de Téhéran, Ali Alqassi-Mehr, l’un des plus hauts responsables du pouvoir judiciaire, a été menaçant : « Les candidats ne doivent pas franchir les lignes rouges du système dans leurs campagnes et discours », dans le cas contraire, « on s’occupera d’eux fermement ».

Mais si le cœur du régime a verrouillé comme jamais l’élection, c’est parce que celle-ci cache un enjeu autrement plus important : celui de la succession du Guide, actuellement âgé de 82 ans et que l’on dit malade. En traçant un boulevard pour l’élection de Raïssi, 60 ans, Ali Khameni montre qu’il a désigné son successeur en même temps qu’il le place dans les meilleures conditions possibles pour accéder à cette fonction, qui est la clé de voûte du système. Car, si le président est un religieux, il peut prétendre devenir Guide suprême et se trouve en bonne position pour l’emporter. Déjà, dans les coulisses du pouvoir, la bataille pour la succession fait rage.

Ainsi, les quatre fils d’Ali Khamenei, tous dignitaires religieux, aimeraient lui succéder. Le plus ambitieux d’entre eux est Mojtaba, homme de l’ombre qui dirige le tout puissant Bureau du Guide, très lié aux gardiens de la révolution. « Cette élection est donc un paravent derrière lequel se joue la désignation du prochain Guide. L’ayatollah Raïssi ressemble d’ailleurs terriblement à Ali Khamenei. Il est en quelque sorte son dauphin, son fils spirituel. Il voit en lui sa propre jeunesse », souligne Ahmad Salamatian, ancien vice-ministre des Affaires étrangères, réfugié à Paris.

La force de Raïssi, c’est qu’il a façonné à sa guise l’institution judiciaire qu’il dirige depuis 2019. Il a aussi présidé pendant 20 ans le tribunal spécial des religieux, qui supervise aussi bien les dignitaires installés au sommet de l’État que les akhound (mollahs) de village. Longtemps procureur général adjoint, il aussi un terrible passif en matière de répression : il est accusé notamment d’avoir exécuté en 1988 plus de 3500 prisonniers politiques. Ces exécutions lui valent d’être soumis à des sanctions de la part du Trésor américain mais, sur le plan intérieur, la reconnaissance des factions ultras.

A la tête du tentaculaire système judiciaire, il s’est constitué un réseau politique de première importance. En même temps, il l’a modernisé pour répondre aux attentes de la population. « C’est un excellent organisateur, analyse Ahmad Salamatian. Avant lui, jamais le système judiciaire n’avait fonctionné comme l’ossature principale de la répression et du contrôle de la population. C’est un juge despote mais avec une conception mécanique de la justice.» Parmi ses réformes, celle du mehrieh (affection), une pratique islamique de dot, qui oblige les maris, même sans ressources ou chômeurs, à verser leurs épouses en cas de divorce des dizaines, voire des centaines de pièces d’or, représentant des années de salaire, ce qui conduit chaque année à l’emprisonnement de milliers d’entre eux. Avec la diminution des pièces d’or à acquitter, beaucoup d’entre eux ont pu sortir de prison. Il a gagné aussi en popularité en multipliant les procès de responsables de la Justice pour avoir touché des pots-de-vin.

Sa force de frappe, c’est aussi qu’il dirige depuis 2016 la fondation religieuse Astan Quds Razavi, la plus riche du monde musulman, à Maschhad (Est de l’Iran), avec notamment dans son giron le sanctuaire de l’imam Reza, qui accueille chaque année entre 17 et 20 millions de pèlerins et, dès lors bénéficie de revenus extraordinaires échappant à tout impôt.

À cette élection, Raïssi doit cependant laver l’humiliation subie face à Rohani, qui l’avait battu à la présidentielle de 2017. Cette fois, son principal adversaire sera l’abstention. La campagne électorale, quasiment inexistante, s’est ouverte dans l’indifférence et dans un climat de mécontentement général provoqué par la terrible crise économique et sociale tandis que la pandémie ravage le pays.

Aussi, le Guide suprême est-il intervenu le 5 juin à la télévision d’État pour inciter les Iraniens à se rendre aux urnes : « S’abstenir aux élections pendant certaines périodes peut être un péché, un des pires péchés capitaux ».

« Cette élection, c’est de l’ingénierie électorale, explique Clément Therme, chercheur au Centre de recherches internationales (CERI– Sciences Po). Le système a fabriqué une liste de candidats pour permettre à son candidat de gagner. Ce scrutin n’est plus une sélection comme auparavant mais une nomination dans un système totalement verrouillé. Ce verrouillage correspond à la peur de la fin du régime. Jusqu’alors, celui-ci cherchait à maintenir un certain degré de pluralité pour éviter qu’une opposition se constitue à l’extérieur. À présent, les partisans de la réforme ne croient plus à cette possibilité dans le cadre du système Et certaines personnalités du régime parient même sur un changement de régime. »

Mahmoud Ahmadinejad a ainsi eu des mots très durs contre le régime. À l’autre bout du champ politique, le « camp de la réforme » a fait de même, en prétendant que l’élimination de leurs candidats était « une trahison de l’héritage de Khomeiny ».

« C’est la fin de l’opposition à l’intérieur du système, commente Clément Therme. A présent, l’État visible, que représentait Rohani, va être remplacé par l’État profond. Le régime va gagner en cohérence mais cela risque aussi de poser problème. Car l’Iran a besoin d’entrer dans une phase d’ouverture économique et, pour ce faire, il faut une confrontation moindre avec les États-Unis. » Or, dans la vie politique, le président est celui qui plaide la cause de l’Iran à l’extérieur, notamment sur la question des sanctions, et personnifie l’ouverture. Raïssi étant le candidat de l’appareil sécuritaire et des pasdarans, le grand écart va être difficile à tenir.

Shirin, une mère de famille de Téhéran, est en colère devant la situation du pays : « dire que j’avais fait quatre heures de queue en pleine chaleur pour aller voter Rohani et j’avais même entraîné ma vieille mère. Cette fois, je n’irai pas. Et aucun de mes amis non plus. À chaque élection, on nous prend pour des marionnettes. Je n’irai d’ailleurs plus jamais voter ».

17/06/2021 - Toute reproduction interdite


Une affiche du candidat présidentiel Saeed Jalili est vue dans une rue de Téhéranle 16 juin 2021.
Majid Asgaripour/Wana News Agency via Reuters
De Jean-Pierre Perrin