Emploi, stabilité financière ou vie de famille : si les jeunes Iraniens aspirent à plus de libertés, ils souhaitent avant tout une amélioration de leur situation financière et de véritables perspectives d'avenir.

Une enquête de Sarah Saidi

« À chaque sortie de territoire, c’est la même scène à l’aéroport Imam Khomeini ! », écrit un internaute iranien. Sur la photo, on voit une famille en train de s’embrasser à l’aéroport. Sous le post, partagé plus de 14 000 fois, d’autres Iraniens partagent chacun leurs douloureuses expériences de séparation. Les Iraniens qui quittent leur pays sont nombreux. Selon Nader Vahabi, sociologue au LISST de l’université de Toulouse et directeur d’étude, entre 200 000 et 250 000 Iraniens quittent l’Iran chaque année. Un nombre de départs en augmentation depuis 2014 : « Lune des caractéristiques de la diaspora iranienne est que le niveau d’éducation de ceux qui partent est très élevé. Quand ils quittent leur pays, 60 à 70% des Iraniens sont dans l’enseignement supérieur mais dans un cursus inachevé », explique-t-il.

Ham Babaei fait partie de ceux qui sont partis récemment. Cheveux longs, barbe drue, cet artiste de 37 ans est diplômé d’arts et a créé le groupe Baramant en Iran : « J’avais des rêves et en réalité j’ai réussi à les atteindre, et ce malgré les obstacles », explique-t-il. Sa voix trahit néanmoins une profonde tristesse : « Je suis allé sur scène, on a même réussi à sortir un album pour qu’il reste une trace de ce qu’on a fait sur le marché iranien… Mais à quel prix ? Tu mets toute ton énergie, et tu ne récoltes pas les fruits que ton travail mérite. Quand je montre mon travail à mes professeurs ici à l’étranger, ou pendant la résidence à laquelle j’ai participé, les gens me disent : « mais tu as fait tout ça en Iran ?! » « Et il y a cette tristesse qui me suit… », soupire-t-il.

Mohammad*, diplômé des beaux-arts, souhaite lui aussi partir : « Beaucoup de mes professeurs sont partis à l’étranger, certains sont en Turquie », affirme-t-il en soupirant. Le jeune homme élancé habite à Tabriz au nord-ouest de l’Iran, il décrit un environnement fermé : « Il faut savoir qu’ici c’est une ville traditionnelle et tout le monde se connaît. Il n’y a rien de neuf. Ce n’est pas ici qu’un artiste japonais va venir nous montrer son travail ! », regrette-t-il, un brin ironique. À 25 ans, Mohammad travaille dans l’industrie, aux côtés de son père : « Je gagne environ 300 euros par mois, ce n’est pas grand-chose (…) mais sans ça je n'aurais pas pu acheter mon appareil photo », affirme-t-il.

Comme tous ces jeunes qui, depuis des années, diplôme d’ingénieur en poche, sont obligés de travailler comme chauffeur de Snapp (l’équivalent iranien du Uber ndlr), Mohammad aurait aimé pouvoir gagner sa vie en travaillant dans son propre domaine : « Ce qui m’embête le plus aujourd’hui c’est le poids de ce manque d’espoir », dit-il comme plongé dans ses pensées. « Quand tu observes autour de toi, il ne se passe rien car on est isolé. J’ai peu d’espoir de pouvoir progresser dans mon activité ici, c’est pour ça que je suis en train de me concentrer sur l’aspect financier pour pouvoir continuer mes études à l’étranger », souffle-t-il.

« J'aurai aimé faire ce que j'aime ici »

« La vie est très chère. Aujourd'hui la plupart des gens peinent à joindre les deux bouts », regrette pour sa part Sahar* 26 ans, cheveux cachés sous le voile. Toujours prête à commencer de nouveaux projets, cette iranienne dynamique cherche elle aussi à faire ses études à l'étranger : « J’ai un Master en design mais malgré un bon niveau, l'Université de Téhéran m'a refusé en doctorat, car ils ont leur petite mafia et ne prennent que ceux qu’ils connaissent, c’est que du piston », dénonce-t-elle déçue.

Pourtant Sahar* aurait aimé rester dans son pays : « J’aurais aimé vivre ici, avoir un vrai boulot, avoir de l’argent en dollars ou en euros et pouvoir le dépenser », explique cette passionnée de calligraphie iranienne : « Aujourd’hui, une grosse partie de mon salaire part dans les transports et il suffit que j’aille un peu plus souvent prendre des cafés pour me retrouver sans rien. Les filles qui font des études, comme moi, aimeraient surtout pouvoir bien gagner leur vie en faisant ce quelles aiment faire », ajoute-t-elle.

Selon elle, la situation financière est telle que même les filles les moins éduquées qui n’aspirent qu’à se marier et fonder une famille ne peuvent accomplir leur souhait pour des raisons financières : « Se marier est devenu très difficile. Un couple n’a aujourd’hui pas les moyens d’avoir une voiture ou d’aller vivre sous le même toit », explique-t-elle. Inquiets par la baisse du taux de mariage des jeunes, les autorités leur proposent depuis plusieurs années une aide pour les inciter à se marier et sauver ainsi l’institution du mariage, telle que la République Islamique la conçoit. Le « crédit mariage » est un thème qui est revenu il y a quelques mois lors des débats entre candidats à la présidence.

Il y a deux ans, le frère de Vali* a dû non seulement renoncer au mariage mais également à la création de sa société, faute d’argent. « C’était une entreprise de production de matériels pour les systèmes d’air conditionné. On a fait toute la partie administrative mais on avait besoin d’un terrain. Celui-ci était à 500 millions de rials (plus de 1 500 euros). Il nous fallait faire un prêt, or les banques nous demandaient des garants qui travaillent dans la fonction publique et les taux d’intérêts sont très élevés. Aujourd’hui, après deux ans, le prix de ce même terrain a augmenté il est à 2 milliards de rials (plus de 6 000 euros). On a donc pas pu acheter », explique-t-il indigné. Lui-même a vu ses projets de départ pour la France mis à mal par le Covid qui a durement touché le pays, l’inflation et la dévaluation de la monnaie iranienne : « Quand il n’y a pas de stabilité dans léconomie, on ne peut pas progresser, s’installer, penser à nous, à fonder une famille, se marier, mettre de largent de côté, penser à nos enfants et les emmener en vacances… cette situation déprime les jeunes. Il y a dix ans on pensait que ça allait s’arranger, on avait de l’espoir mais ça s’est dégradé. Quand ils regardent en arrière, certains ne voient plus que ce destin-là », regrette Vali.

* Les prénoms ont été modifiés.

27/09/2021 - Toute reproduction interdite


Des passeports et des documents d'immigration pour le Canada sont vus au domicile d'une iranienne à Téhéran, le 15 juillet 2019.
© Nazanin Tabatabaee/WANA via Reuters
De Sara Saidi