Depuis plus d’un mois, Téhéran et Riyad discutent secrètement afin d’apaiser leurs tensions. Comment expliquer le changement de ton du prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) envers son grand adversaire géopolitique ?

L’édito international de Roland Lombardi

À partir de la révolution de 1979 et la chute du Chah, la nouvelle République islamique d’Iran est devenue le principal rival régional du Royaume saoudien devant Israël. Cette rivalité était idéologique et politique. Riyad craignait que l’islam politique chiite menace son influence et son leadership régional, le salafisme, ainsi que son modèle de gouvernance, la monarchie. C’est pourquoi en 1980 l’Arabie saoudite a soutenu l’attaque de l’Iran par Saddam Hussein. Si dans les années 1990 les relations se sont améliorées, les tensions se sont réveillées à partir de 2003 lors de l’invasion de l’Irak par les États-Unis, qui a offert le pays sur un plateau à la majorité chiite irakienne et à l’ingérence de Téhéran.

Ces dernières décennies, l’Arabie saoudite et l’Iran se sont affrontés par procuration comme au Liban, pendant la guerre en Syrie et bien-sûr dans le conflit au Yémen.

Les relations bilatérales ont été totalement rompues en 2016 après l’exécution par le Royaume du grand dignitaire religieux chiite saoudien Nimr al-Nimr.

En 2017, le roi Salmane s’est rapproché de la Russie et le départ d’Assad n’était plus la priorité en Syrie pour Riyad. Les tensions entre la monarchie du Golfe et la République islamique se sont toutefois intensifiées. Le jeune prince héritier MBS, le véritable homme fort du pays, entendait s’imposer dans la région en accentuant sa guerre contre les rebelles yéménites Houthis, appuyés par les mollahs iraniens. Il a déclaré : « Nous savons que nous sommes une cible de choix pour le régime iranien… Nous n’attendrons pas que la bataille atteigne l’Arabie saoudite. Nous ferons en sorte que la bataille soit menée là-bas en Iran ».

Cette hyper-agressivité de MBS envers son grand voisin perse s’expliquait par le parrainage de Donald Trump et sa politique de pression maximale contre l’Iran. L’attaque par drone en septembre 2019 contre des installations pétrolières saoudiennes causant 2 milliards de dégâts et vraisemblablement lancée par les Houthis et donc l’Iran a toutefois montré les limites de la protection du locataire de la Maison-Blanche qui ne souhaitait surtout pas s’engager dans un conflit ouvert avec Téhéran.

La victoire de Joe Biden, le tournant

Avec l’arrivée du président démocrate dans le Bureau ovale en janvier dernier, l’équation régionale va changer pour MBS. Joe Biden a tendu la main à Téhéran et commencé à lever une petite partie des sanctions en annonçant son désir de revenir dans l’accord sur le nucléaire iranien. Cette initiative maladroite, perçue comme un signe de faiblesse par les Iraniens a alors redonné un second souffle à la République des mollahs. La reprise et l’intensification immédiate des attaques par les houthis - inscrits sur la liste américaine des organisations terroristes par Trump puis retirés par Biden dès sa prise de fonction - contre les Saoudiens en est la preuve.

Très vite comme ses alliés l’égyptien Sissi et Mohammed ben Zayed (MBZ), le prince héritier émirati, MBS a compris que la défaite de Trump et surtout le prisme droit-de-l’hommiste et progressiste de la nouvelle administration américaine et du Congrès contrôlé par les Démocrates allaient poser problème.

Biden et son équipe s’étaient engagés à revoir les relations étroites entre Riyad et Washington. Dès janvier, le nouveau président a annoncé l’arrêt de l’appui américain aux « opérations offensives » de l’Arabie saoudite au Yémen et a demandé expressément la fin du conflit. Le président américain a aussi autorisé la publication d’un rapport révélant les conclusions de la CIA sur l’assassinat de Jamal Khashoggi, qui implique directement la responsabilité du prince héritier.

L’entourage de Biden a fait pression pour adopter des mesures fortes afin de punir le jeune prince. Sous l’influence de riches opposants saoudiens en exil aux États-Unis, certains souhaiteraient que MBS soit même évincé !

Ainsi Ben Salmane se devait de montrer patte blanche. Il a d’abord suspendu son adhésion aux Accords d’Abraham avec Israël – préférant garder cette carte pour plus tard au cas où – et engagé la « réconciliation » avec le Qatar.

Aujourd’hui, le futur roi saoudien a changé de ton, non seulement avec Téhéran, mais aussi les Houthis, ses ennemis les plus directs au Yémen. Il veut sortir de ce bourbier coûteux en réaffirmant sa proposition de cessez-le-feu. Il a même évoqué la perspective d’un soutien économique au Yémen, exhortant les rebelles à venir à la table des négociations.

MBS a évoqué en avril la possibilité d’apaiser les tensions avec l’Iran. Pour lui, les désaccords pourraient être surmontés, et des « relations privilégiées » établies. C’est une véritable rupture avec ses anciennes déclarations où il dépeignait la République islamique comme un régime intrinsèquement « extrémiste » cherchant à diffuser dans la région sa version politisée de l’islam chiite.

Après la pandémie du coronavirus et les incertitudes économiques mondiales, un rapprochement entre ces deux producteurs de pétrole, membres de l’OPEP, est également bienvenu. Au Liban, Téhéran et Riyad réconciliés aideraient peut-être aussi à résoudre les blocages…

Ce soudain apaisement des tensions dans la région est certes une bonne chose. Mais les rapports entre États sont toutefois très volatiles dans la région.

Les pressions maximales de Trump contre l’Iran auraient fini - faute de le faire chuter - par forcer le régime, massivement contesté par la majorité de la jeunesse iranienne, à évoluer de manière positive. Notamment en se concentrant sur les problèmes domestiques socio-économiques, trop longtemps délaissés au profit d’une politique étrangère agressive et fort coûteuse. Au lieu de cela, la République islamique est de retour dans le jeu. Les ultra-conservateurs se sentent revigorés. Leur candidat, Ebrahim Raïssi vient sans surprise d’être élu président, par seulement 30% des inscrits ! Une fois les sanctions américaines levées après la signature d’un nouvel accord, la politique régionale de Téhéran pourrait retrouver, à plus ou moins long terme, des accents hégémoniques. Ce qui réveillerait à coup sûr les vieilles querelles avec ses voisins…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

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De Roland Lombardi