International | 4 juillet 2018

Iran: Alors que les Iraniens manifestent de plus en plus, l'idée de discuter directement avec les Etats Unis fait peu à peu son chemin

De Jean-Pierre Perrin
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A la lumière des manifestations quotidiennes en Iran et la prochaine guerre commerciale déclarée par les Etats Unis, le Grand Reporter Jean Pierre Perrin analyse l'émergence de l'idée de dicussions potentielles avec les américains parmi certains réformateurs du Régime iranien.

Il n’y a désormais guère de jours sans manifestations en Iran. Le week-end dernier, c’était à Khorramchahr, une grande ville du sud du pays, où les forces de sécurité ont réprimé avec violence des habitants qui protestaient parce qu’ils sont privés d’eau potable depuis des semaines. La semaine précédente, c’était le Grand Bazar de Téhéran qui était en grève, avec des centaines de boutiques fermées, en réaction contre la chute de la monnaie – le rial a perdu 50% de sa valeur face au dollar sur le marché libre et il faut à présent quasiment 100 000 rials pour un dollar. Ailleurs, à Ispahan par exemple, on manifeste chaque vendredi contre les effets d’une sècheresse absolument dramatique.

Or, même si la situation économique, sociale et environnementale est déjà grave, le pire est à venir avec la guerre commerciale que les Etats-Unis entendent engager contre l’Iran et qui va bien au-delà du retour des sanctions économiques décidées par Donald Trump. En août, Washington va restreindre la possibilité pour Téhéran d’acheter des dollars américains et freiner ses transactions sur l’acier, l’or, le charbon, les voitures. En novembre, ce sera le coup de grâce, tel que l’a annoncé le département d’Etat : l’administration américaine entend couper toutes les exportations de pétrole et de gaz iraniennes.

D’ores et déjà, Donald Trump a demandé à son ami et allié saoudien Mohammed ben Salmane d’augmenter la production de pétrole de son pays afin de faire baisser les prix du brut, principale ressource de l’Iran. « Maybe up to 2,000,000 barrels,” a-t-il indiqué, ce qui placerait l’Arabie saoudite – qui n’a pas confirmé qu’elle acceptait– à un niveau de production extraordinaire qu’elle n’a encore jamais testée.

Du côté iranien, on réagit avec une certaine superbe devant la tentative américaine de liguer le peuple iranien contre le régime de Téhéran. « Six présidents américains avant lui (Trump) ont essayé d'y parvenir mais ont été contraints de renoncer », a indiqué l’ayatollah Ali Khamenei sur son site internet. Donc, pas question pour le Guide suprême de transiger avec l’administration Trump sur la question nucléaire ni de renoncer au programme balistique ou à son intervention militaire en Syrie. Mais derrière les apparences, on sent l’inquiétude percer, chez les réformateurs comme chez les ultras.

De plus, après l’unité affichée un temps par les différentes factions après la rupture américaine de l’accord sur le nucléaire, les coups bas des factions dites « dures » contre le président Hassan Rohani ont repris de plus belle. On a pu le constater lors de la grève du Grand Bazar. Ainsi, selon le Financial Times, des agents provocateurs ont été envoyés sur place par les ultras pour encourager les bazaris à fermer leurs échoppes. L’importance que la presse conservatrice a donné à l’événement est aussi un signe qui ne trompe guère. Car, même si le bazar n’a plus l’importance stratégique pour l’économie qu’il avait, il reste fondamental dans la psyché des Iraniens : c’est grâce à l’alliance entre les religieux et les bazaris que le régime du Chah a pu être détrôné en 1979.

A la faveur de la crise actuelle, les « durs » cherchent-ils à renverser le « pragmatique » Rohani - dont les partisans soulignent l’étrange passivité face à l’aggravation de la situation ? Sans doute. Le peuvent-ils ? Ce n’est pas sûr, même si, la semaine dernière, des rumeurs circulaient à Téhéran sur une imminente prise du pouvoir par les pâsdârân (gardiens de la révolution). Car, jusqu’à ce jour, le président iranien demeure soutenu par le Guide suprême. Et il a évidemment pris la mesure de la menace : dans son dernier discours, il a déclaré qu’il ne quitterait pas le pouvoir.

Cependant, une idée jusque-là taboue, commence à faire son chemin au sein du régime. Celle de discuter directement et « sans conditions » avec « l’ennemi américain ». Une centaine de personnalités réformatrices ou pragmatiques en ont émis l’idée, fin juin, s’attirant les foudres du chef des pâsdârân, le général Mohammad Ali Jaffari, pour qui une telle option «if not treason, was preparation for concessions with the US » and « would equal the death of the Islamic revolution.»

Néanmoins, il se murmure à Téhéran que les factions ultras, si la situation intérieure devient trop difficile, pourraient reprendre à leur compte une telle idée. Mais pas question d’en laisser l’initiative à Rohani. Elle serait d’abord précédée par son renversement.

05/07/2018 - Toute reproduction interdite.


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