International | 13 juin 2018

Irak: Le Phénix Djihadiste

De Jean-Pierre Perrin
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Anciennement Grand Reporter au quotidien Libération, Jean-Pierre Perrin analyse la résurgence de nouveaux groupes djihadistes en Irak après les défaites de l'Etat Islamique.

La machine djihadiste est toujours en marche. Alors que des poches de l’Etat islamique (EI) continuent de résister en Syrie et en Irak, une nouvelle organisation a commencé à semer la terreur dans le nord de l’ancienne Mésopotamie. L’EI, alias Daesh, avait fétichisé à outrance la couleur noire. A l’inverse, le nouveau groupe aime le blanc – une autres des couleurs de l’islam -, d’où son nom de « The White Flags », qui, à l’origine, lui aurait été donné par les habitants de la région. Il opère depuis les montagnes du Hamrin - elles commencent à 60 km de Bagdad, dans la province de Diyala, et s’étendent jusqu’à la région de Kirkouk (que le pouvoir irakien a repris aux Kurdes, en octobre 2017) -, en particulier autour de la ville de Touz Khurmatou.

Beaucoup de questions se posent encore à son sujet. Les White Flags sont-ils un avatar de l’Etat islamique allié à des groupes turkmènes locaux ? Ou s’agit-il de Kurdes islamistes radicalisés, c’est-à-dire une résurgence du groupe Ansar al-Islam, qui était apparu en Irak en 2001 et qui fut la matrice des groupes djihadistes irakiens ? Ou d’une coalition regroupant les uns et les autres, avec l’appui de gangs mafieux ?  

On sait simplement que les White Flags compteraient entre 700 et un millier de combattants, et qu’ils sont nés de la rencontre de deux chefs djihadistes, l’un turkmène - Khaled al-Moradi – et l’autre kurde - Hiwa Chor. Déjà, leurs embuscades, attentats à l’explosif, et assassinats ont coûté la mort à des dizaines de membres de forces de sécurité irakiennes, dont le général Moustafa al-Jabani.    

En fait, si la reprise de Mossoul, en juillet 2017, a signifié la destruction géographique du califat, elle n’a pas signé pour autant la fin de l’Etat islamique, qu’il continue de porter ce nom ou qu’il en ait pris un autre. Déjà, une dizaine de groupes radicaux opèreraient dans les régions sunnites d’Irak, en particulier dans la grande province d’Al-Anbaa. Si la menace perdure, c’est d’abord parce que la situation des sunnites en Irak reste des plus précaires et que perdure un sentiment extraordinaire d’injustice et de frustration. Les conditions sociales et politiques qui avaient permis l’émergence fulgurante de l’Etat islamique n’ont donc pas disparu.

 De retour de Mossoul, Donatella Rovera, la conseillère spéciale d’Amnesty International pour les situations de crise, nous alertait en avril sur la situation dramatique que connaissaient les habitants de la partie ouest de la grande ville sunnite. Dix mois après la reconquête de la ville, ni sa reconstruction, ni le travail de dégagement des décombres ni même celui du ramassage des cadavres, laissé aux seuls citoyens, n’est encore terminé. « Ce ne sont pas seulement des corps de combattants mais d’hommes, de femmes et d’enfants qui n’appartenaient pas à Daech. J’ai même vu une maison avec une centaine de cadavres dans une seule pièce », nous racontait-elle. A cela s’ajoute le ressentiment des habitants envers la coalition et l’armée irakienne à cause des bombardements qui ont fait des centaines de victimes chez les civils et anéanti la Vieille Ville.

Les sunnites, qui ont perdu pouvoir avec la chute de Saddam Hussein, risquent donc de rester encore longtemps les mal aimés du nouvel Irak.  A Bagdad, d’ailleurs, les élites politiques ont d’ailleurs d’autres soucis en tête : un incendie s'est déclaré sur le site où était entreposée la moitié des urnes utilisées à Bagdad lors des législatives du 12 mai, alors qu’elles devaient faire l'objet d'un nouveau dépouillement à l'échelle nationale. D’où des tensions entre les différents partis, des accusations de complot envers les uns et les autres et la demande par certains politiciens d’un nouveau scrutin. A peine sorti de la zone des tempêtes avec la défaite de l’Etat islamique, l’Irak retrouve la mer des Sargasses. Pendant ce temps, la machine djihadiste a le loisir de reprendre des forces.

 

14/06/2018  - Toute reproduction interdite.


Smoke rises from a storage site in Baghdad, housing ballot boxes from Iraq's May parliamentary election, Iraq June 10, 2018.
De Jean-Pierre Perrin

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