Anciennement Grand Reporter au quotidien français Libération, Jean-Pierre Perrin analyse les résultats des dernières élections législatives en Irak

Des élections législatives irakiennes, qui se sont tenues le samedi 12 mai, ce n’est pas le résultat du Premier ministre sortant Haïdar al-Abadi, dont la liste est arrivée en tête, que l’on retiendra en priorité. Mais d’abord le retour en force d’un certain nationalisme comme le montre le succès inattendu de la liste du mouvement de l’imam populiste Moqtada al-Sadr et le prêche, peu avant le scrutin, du grand ayatollah (ayatollah ozma) Ali al-Hussein al-Sistani qui, non content de sermonner les candidats pour leur corruption et leur sectarisme a plaidé pour un Irak séculier.

De Moqtada al-Sadr, on se souvient qu’il avait été l’un des plus vigoureux adversaires des Etats-Unis pendant leur occupation de l’Irak (2003-2011). Lui-même tire en grande partie son autorité de sa famille : son père, le très respecté ayatollah Mohammed Sadeq al-Sadr, a été assassiné en 1999 pour s'être opposé à Saddam Hussein. Le cousin de son père, l’ayatollah Mohammed al-Bakr, qui fut l’un des théoriciens de la République islamique iranienne, a été également tué en 1980 par le défunt raïs. Aujourd’hui, Moqtada est l’un des rares dirigeants politiques chiites à avoir pris ses distances avec l'Iran. Pour élargir les soutiens dont il dispose, il a même osé rendre visite au prince héritier saoudien, Mohammed ben Salman, l’allié arabe de Washington dont on connaît l’hostilité à l’égard de Téhéran. Il s’est aussi prononcé pour la séparation de l’Etat et de la religion et contre l’actuelle Constitution imposée par les Etats-Unis.

Baptisée Sayroun (« La Marche »), la liste du bouillant religieux est arrivée en tête du scrutin. Pour autant, il ne sera sans doute pas le prochain chef de gouvernement à la fois en raison du jeu des alliances – une quarantaine pour quelque 200 listes -, qui lui est défavorable, et du veto que ne manqueraient pas d’opposer Téhéran et Washington, les deux parrains de l’actuel Irak.

Néanmoins, sa percée – il est arrivé en tête à Bagdad - signifie qu’une partie importante de la population est fatiguée du sectarisme qui pèse à tous les niveaux de la vie politique, économique et sociale, du poids accablant des groupes paramilitaires chiites, de l’omniprésence iranienne à travers ces milices, même si la victoire sur l’Etat islamique doit beaucoup à Téhéran. S’ajoute la corruption omniprésente que l’imam Moqtada ne cesse de pourfendre, ses partisans se rassemblant chaque semaine à travers tout le pays et la nuit à Bagdad pour la dénoncer.

Pour bien montrer son attachement au sécularisme, le leader chiite a même réalisé une alliance totalement inédite avec le parti communiste irakien (qui fut le plus important du monde arabe jusqu’à la prise du pouvoir par Saddam Hussein). A ses détracteurs qui lui reprochaient un tel accord avec des « mécréants », il a répondu que les affaires terrestres et celles du ciel étaient bien distinctes.

Bien sûr, Téhéran n’a pas disparu du paysage politique. Les milices chiites, sous la coupe des pâsdârân (Gardiens de la révolution), maillent toujours le pays. Et elles se sont taillées un certain succès aux élections en constituant une liste qui est arrivée en troisième position. Cette liste est l’émanation de Hachd al-Chaab (les Forces de la mobilisation populaire), la coalition des groupes paramilitaires qui a affronté l’Etat islamique. Si Hachd al-Chaab s’est constituée en liste, c’est pour peser sur la vie politique et prétendre au pouvoir. Elle est conduite par Hadi al-Amiri, l’un des hommes de Téhéran sur la scène irakienne. Réfugié en Iran, il avait combattu aux côtés des forces de Téhéran dans la guerre avec l’Irak (1980-1988) et n’est revenu en Irak qu’après la chute de Saddam Hussein. Pourtant, même chez lui, on note un certain recentrage, une prise de distance à l’égard de Téhéran.

Pour en revenir au Premier ministre sortant, Haïdar al-Abadi, lui aussi campe sur des positions nettement plus nationalistes que son prédécesseur Nouri al-Maleki, également l’un des hommes de Téhéran en Irak, et qui apparaît comme le grand perdant du scrutin.

L’autre grande surprise de ces élections est donc venue du grand ayatollah Ali Sistani, la personnalité a priori la moins susceptible d’incarner le changement. À près de 90 ans, ce dignitaire religieux d’origine iranienne, de loin le plus respecté du monde chiite, a défendu une vision de l’Irak aux antipodes de celles de la plupart des candidats chiites, avec une profession de foi résolument… moderniste et anti-communautariste. Et lui aussi a jeté lui aussi une pierre dans le jardin de l’Iran en dénonçant, évidemment à mots couverts, les ingérences de la république islamique - en revanche, sur la question des mœurs, il demeure des plus rétrogrades.

Ces deux hirondelles que sont Moqtada al-Sadr et Ali Sistani ne feront pas le printemps à Bagdad mais au moins elles font bouger les lignes que l’on pouvait penser figées pour longtemps. Mais une autre inquiétude perce à présent avec la dénonciation par les Etats-Unis de l'accord sur le programme nucléaire iranien. Une menace de plus sur le fragile équilibre irakien.

17/05/2018 - Toute reproduction interdite.


Supporters of the Al Sairun Party, which is backed by the Iraqi Shi'ite cleric Moqtada al-Sadr, hold a poster of Grand Ayatollah Ali al-Sistani, ahead of the parliamentary election in Baghdad, Iraq May 4, 2018
De Jean-Pierre Perrin