International | 19 juillet 2018

Irak: Le Conflit Social se répand dans le Sud du Pays

De Jean-Pierre Perrin
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Jean-Pierre Perrin, ancien Grand Reporter au quotidien Libération,  analyse les causes de la contestation sociale dans le sud Irakien

Avec la défaite de l’Etat islamique et la reprise de Mossoul, avec la tenue d’élections législatives qui se sont plutôt bien déroulées, nonobstant une faible participation des électeurs, avec aussi une accalmie dans le conflit interconfessionnel chiites-sunnites, l’Irak pouvait sembler être sur la bonne voie. Depuis le déclenchement de la guerre contre l’Iran, en 1980, il n'avait guère connu que de très brèves périodes de calme - de 1988 à 1990 essentiellement. On pouvait donc espérer qu’il se relève rapidement même si perdure une insurrection sunnite larvée et si la reconstruction des villes occupées pendant quatre ans par les djihadistes et détruites lors de leur reconquête promettait d’être dramatiquement couteuse. Car l’Irak est un pays très riche – il est le deuxième producteur de brut de l'Opep. Il est doté de bonnes infrastructures et d’un système éducatif qui fut longtemps le meilleur du monde arabe. Mais la contestation sociale qui, pour la seconde semaine consécutive, a saisi tout l’Irak méridional, en particulier la grande métropole de Bassorah, vient de rappeler qu’il doit aussi faire face à d’autres défis. Celui de la misère, de la corruption généralisée, de la défaillance totale des services publics et de l’accaparement du pays par une classe politique dans son ensemble terriblement prédatrice.

Cette protestation s’est manifestée avec la violence inhérente à l’ancienne Mésopotamie. On compte déjà plusieurs morts par balles et des dizaines de blessés. 

Ce que demandent les manifestants, c’est une meilleure redistribution de la manne pétrolière, une meilleure attention de la part des autorités aux services publics – manque criant d’eau potable et d’électricité - et la fin de la corruption.  D’où une attaque des bâtiments publics, comme le tribunal de Samawa ou l’aéroport de Nadjaf, ou les installations pétrolières, comme le champ pétrolifère géré par Eni à Zubaïr, près de Bassorah. Un slogan scandé à Bassorah dit bien l’enjeu de la contestation : « des voleurs nous pillent ».  Par « voleurs », il faut entendre le gouvernement.

Le chômage, aussi, fait partie des problèmes les plus graves : les ressources pétrolières représentent 89% du budget de l'Irak et 99% de ses exportations mais elles ne fournissent que 1% des emplois aux travailleurs locaux, les compagnies pétrolières étrangères employant essentiellement des étrangers.

La marjaya (la plus autorité cléricale chiite) de Nadjaf a exprimé sa solidarité aux protestataires. "Nous ne pouvons que soutenir les demandes de nos chers concitoyens, dont nous comprenons la grande souffrance (…) Il n'est ni juste ni acceptable que cette province riche (en pétrole) soit l'une des plus misérables d'Irak", a déclaré l’ayatollah ozma (grand ayatollah) Sayyed Ali Sistani dans son sermon du vendredi, lu par son représentant à la télévision. C’était déjà lui qui, en 2014, quand l’Etat islamique avançait sur Bagdad, avait mobilisé la population avec sa célèbre fatwa (décret religieux) «djihad al-Kifa’ei », et permis la création de dizaines de milices chiites, sauvant ainsi la ville.  

Autre fait significatif : le trublion Moqtada as-Sadr, ce religieux populiste et nationaliste qui soutient les mostazafin (déshérités) d’Irak, a apporté son soutien aux protestataires. "Nous n'acceptons pas que les manifestants opprimés soient agressés", a-t-il lancé sur Twitter, utilisant le hashtag: "la révolution de la faim gagne". Or, c’est son mouvement, dont les milices menèrent la vie dure aux forces américaines quand elles occupaient l’Irak, qui est arrivé en tête des élections du 12 mai avec son alliance inédite avec le parti communiste irakien et d’autres formations de gauche. A la faveur d’une alliance avec le Premier ministre sortant, Haïdar al-Abadi, ses partisans devraient participer au prochain cabinet. Mais, dix semaines après le vote, les résultats du scrutin n'ont pas encore été validés. Et, du fait que les partis et les personnalités se disputent âprement chacun des postes, personne ne sait la formation du gouvernement interviendra.  

 A peine sorti de la tempête djihadiste, le bateau Irak continue de faire eau de toute part mais l’équipage se dispute toujours sans vergogne pour savoir qui en sera le capitaine et les quartiers-maîtres. Et sans se soucier de sa destination…

 

 

20/07/2018 - Toute reproduction interdite


Les forces de sécurité irakiennes montent la garde à l'intérieur du champ pétrolifère de Qurna 2, au cours d'une manifestation dans le nord de Bassorah, Irak 14 juillet 2018
De Jean-Pierre Perrin

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