Fabrice Cadet tient un cabinet d’infirmiers libéraux à Marseille depuis 16 ans. Il raconte son quotidien bouleversant. Propos recueillis par Peggy Porquet.

En temps normal, combien de patients visitez-vous par jour ?
Une trentaine, qui présentent des pathologies variées. Ce sont pour beaucoup des personnes âgées et dépendantes, et nous soignons aussi des enfants à domicile car notre cabinet est aussi spécialisé en pédiatrie.


Les autorités vous ont - elles transmis des consignes précises à adopter face à la pandémie ?
Nous avons reçu des consignes générales d’hygiène qui relèvent du bon sens, mais nous étions déjà très au clair sur le sujet avant même de les recevoir. Pour certains patients dépendants, nous avons toutefois choisi d’arrêter les visites parce qu’ils vivent en famille. Nous n’intervenons pas à l’heure actuelle dans une famille de cinq personnes et nous avons essayé de limiter nos passages auprès des personnes qui nécessitent vraiment des soins. Nous avons également modifié nos pratiques car nous faisons du télé-soin. Nous faisons de la surveillance téléphonique instaurée récemment par décret pour limiter la propagation du virus.

Vos patients comprennent-ils ces mesures ? Sont-ils angoissés ?
Ils ne sont pas très angoissés. Les conversations tournent évidemment beaucoup autour du Coronavirus. C’est avant tout l’isolement qui les embête le plus et suscite de l’inquiétude. Ce qui les dérange, c’est l’absence de proximité comme le manque de gestes d’affection que nous avons en général à l’égard des patients de longue date que nous visitions quotidiennement. En revanche, le niveau d’angoisse est plus important pour les patients atteints de pathologies psychiatriques. Nous avons par exemple une patiente bipolaire qui ne souhaite plus nous voir, mais qui exige un rendez-vous téléphonique quotidien au cours duquel elle prend son traitement.


Comment vous organisez vous face à la pénurie de matériel ?
J’utilise un masque chirurgical par jour alors qu’idéalement il faut en utiliser un par patient. J’en ai vingt-cinq en réserve. Je garde mes masques FFP2 lorsque le pic sera arrivé. En ce qui concerne les annonces de livraison de masques, nous sommes dans le flou et nous devons nous débrouiller. Les intermédiaires sont les pharmacies de ville, et on va à la pêche aux masques. Rien ne nous garantit que nous puissions en retirer. Les pharmacies ont reçu les consignes de fourniture de dix-huit masques par semaine par infirmier. Etant donné les dernières annonces, j’espère que l’on pourra en retirer rapidement, mais nous n’avons pas de masques réservés, rien n’est nominatif. Comme pour le gel hydroalcoolique, nous devons courir les pharmacies et arriver aux heures de livraison car ça part vite. Je me rends dans une pharmacie deux à trois fois par jour pour être sûr d’avoir des petites bouteilles de gel.


Certains de vos collègues ont rapporté des actes d’incivilité et d’intimidation pour leur voler leur matériel. Avez-vous fait face à ce genre de situation ?
Je me suis effectivement rendu dans un commerce médical avec deux collègues infirmières dernièrement. Un groupe de jeunes est passé devant nous. Je pense que cela les a interpellés, ils ont dû comprendre que nous faisions des transactions de matériel médical et je ne me suis pas senti rassuré. J’ai senti une hésitation de leur part pour venir voir de plus près ce que nous faisions. C’était peut-être une peur infondée, mais nous avons vite rangé nos affaires et regagné nos véhicules. Contrairement à des collègues travaillant en voiture qui se sont faits vandalisés, nous travaillons en scooter ou en deux roues. Donc ça limite les risques. Je pense aussi que dès qu’il y a eu les premières infractions, les infirmières et les infirmiers se sont attelés à ne rien laisser en apparence sur les sièges. J’ai fait de même avec ma voiture personnelle.

25/03/2020 - Toute reproduction interdite



TruthSeeker/Pixabay
De Peggy Porquet