Les regards du monde entier sont braqués sur Taishan en Chine. Un incident « mineur » selon les autorités chinoises se serait produit dans le réacteur numéro 1 de la centrale nucléaire de cette ville située au sud du pays. Dix ans après Fukushima, sommes-nous en train d’assister aux prémices d’une nouvelle catastrophe nucléaire ?

Par Alixan Lavorel.

Que se passe-t-il dans la centrale nucléaire de Taishan ? Tout a commencé le 3 juin dernier lorsque Framatome, filiale d’EDF et constructeur des deux réacteurs EPR de nouvelles générations à Taishan, a lancé l’alerte. Le réacteur numéro 1 présente « un risque radioactif imminent », selon une lettre envoyée aux autorités américaines. En clair, certaines des gaines en zirconium entourant les 64 000 crayons renfermant les pastilles d’uranium enrichi dans le cœur du réacteur se sont dégradées. Des fuites de gaz rares radioactifs ont été détectées depuis plusieurs semaines à cause de ce manque d’étanchéité des crayons. L’information, révélée par la chaine d’information américaine CNN le 14 juin, a été confirmée mais minimisée par la Chine. Le ministère de l’Environnement chinois et l’Autorité chinoise de l'énergie atomique (CAEA) ont en effet indiqué auprès de l’Agence internationale de l’énergie atomique « que l'installation est dans un état normal et que la sécurité opérationnelle est garantie », avançant un phénomène « courant » et sous contrôle. Dans un communiqué, la CAEA précise même que « l'enveloppe de pression du système de refroidissement du réacteur est intacte et que l'intégrité du confinement est maintenue » et « qu’aucune radiation » n’a été libérée dans l’environnement proche de la centrale EPR de Taishan. Selon les experts, le terme d’incident serait encore trop fort pour qualifier ce qui ne serait qu’une « anomalie d’exploitation », faisant oublier le scénario catastrophe.

Mystère chinois et influence américaine

En se remémorant les déclarations chinoises mises en doute pendant l’irruption de la pandémie de la Covid, quel crédit donner à la parole de Pékin ? Pourquoi assurer qu’aucun risque n’entoure la centrale alors qu’à la fin du mois de mai, la contamination du circuit primaire du cœur du réacteur était déjà deux fois supérieure à un seuil qui en France, commande l'arrêt du réacteur dans les 48 heures ? Dans ce cas de figure, une phase de vérification de l’installation est déclenchée pour éviter tout risque. Or, à l’heure actuelle la centrale chinoise n’est pas à l’arrêt. « Quand on constate ce qu’il s’est passé récemment avec le coronavirus, on ne peut que remarquer que la Chine n’est pas très transparente. Dans cette affaire, EDF semble également avoir des difficultés à obtenir toutes les informations des Chinois », précise Olivier Appert, ancien administrateur d’EDF et conseiller au centre Énergie & Climat de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Cet incident serait-il synonyme d’un manquement de la Chine envers ses devoirs de sécurité ? « Il est encore trop tôt pour le dire, d’autant plus que ce genre d’incidents se sont déjà produits par le passé, selon EDF, et même en France », rapporte Olivier Appert. Un cas qui n’est donc pas isolé et qui fait réfléchir le conseiller de l’IFRI : « N’oublions pas que l’information est sortie dans un média américain, ce n’est peut-être pas un hasard compte tenu de la concurrence commerciale et technologique entre les États-Unis et la Chine depuis quelques années. Pour les Américains, c’est faire d’une pierre deux coups. On tire à vue à la fois sur les Chinois et sur les Français qui sont des concurrents sérieux dans la technologie nucléaire ».

La Chine, futur géant du nucléaire ?

Au-delà des aspects géopolitiques, cet incident survenu à la centrale intervient alors que les problèmes énergétiques de l’empire du milieu sont importants. La ville de Taishan, située dans la province de Chine la plus peuplée – le Guangdong – fait souvent face à des pénuries d’électricité. Quel rôle joue aujourd’hui le nucléaire dans la production énergétique chinoise ? À elle seule, la Chine représente plus de 50% de la consommation de charbon mondiale. Pas étonnant donc, que « 60% de l’électricité chinoise provienne de la consommation de charbon », rappelle Olivier Appert. Bien qu’elle soit « assise sur un tas de charbon », la Chine ambitionne de développer son programme nucléaire civil. La production d’électricité venant du nucléaire est même passée de 74 à 345 térawattheures entre 2010 et 2020 selon l’expert, qui rappelle que « d’ici 2040 les scénarios envisagent un triplement de l’électricité nucléaire ». Une augmentation conséquente, mais qui reste bien loin de l’importance que jouera encore le charbon dans le futur. L’énergie nucléaire ne représente que 4,9% de l’électricité chinoise aujourd’hui. De nombreux problèmes logistiques expliquent l’avantage des centrales à charbon sur les centrales nucléaires. À l’intérieur des terres, rares sont les fleuves ou rivières capables de refroidir le cœur d’un réacteur : « Le problème de l’accès à l’eau se fait sentir dans ces régions. Là où le Rhône peut être utilisé en France dans le refroidissement de certains centrales, la Chine, elle, ne peut compter que sur son littoral », explique Olivier Appert.

Alors que l’actualité médiatique et nucléaire mondiale est accaparée par l’incident de Taishan, la Chine vient incognito de se hisser à la seconde place mondiale des plus grands producteurs d'énergie nucléaire devant la France. La science de l’atome serait-elle le futur combat géopolitique de demain ?

17/06/2021 - Toute reproduction interdite


Un réacteur nucléaire et des installations connexes de la centrale nucléaire de Taishan vus en construction, dans la province du Guangdong, le 17 octobre 2013.
© Bobby Yip/Reuters
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