6,7 millions. C’est le nombre de victimes d’inceste en France, selon un sondage Ipsos demandé par l’association Face à l’inceste.  Un chiffre colossal. Malgré l’ampleur du phénomène, en parler reste difficile pour ceux qui l’ont subi.  Même si la défenseure des droits des femmes et des enfants Eva Thomas a initié la libération de la parole dès 1986 et que des témoignages se sont multipliés, le chemin est encore long pour briser la loi du silence.

Par Marie Corcelle

Nous sommes le 2 septembre 1986. Comme chaque semaine, l’émission les Dossiers de l’écran est diffusée sur Antenne 2. Ce jour- là, Eva Thomas décide de briser l’omerta qui règne sur l’inceste. Elle est la première femme à témoigner à visage découvert des atrocités qu’elle a subies, perpétuées par son père. Lors de l’émission, des appels en provenance de téléspectateurs sont cités par le présentateur. On y entend des hommes parler « d’inceste heureux », « volontaire », « accepté », et accuser Eva Thomas de vouloir « semer la zizanie dans les familles ». Des propos qui, aujourd’hui, semblent inconcevables. À l’époque, nous sommes au beau milieu des années 1980 : les revendications libertaires sont en plein boom, et nombreux sont ceux qui plaident en faveur de la possibilité d’avoir des relations sexuelles avec des mineurs. Rappelons-nous la pétition initiée par le tristement célèbre Gabriel Matzneff, publiée en 1977 dans les pages du Monde, « L'enfant, l'amour, l'adulte », signée par des personnalités telles que Sartre, Aragon ou encore Deleuze. Quelques années plus tôt, en 1975, Eva Thomas se rend dans un groupe de thérapie : « Le thérapeute en question m’avait dit que j’avais vécu une belle histoire d’amour, que j’avais bien de la chance d’être aimée par mon père, et il a fait dire aux gens qui étaient là que j’avais le droit de coucher avec lui ». Elle ajoute qu’à l’époque, tous les débats télévisés qui avaient pour sujet l’inceste s’intitulaient « Inceste : fantasme ou réalité ? ». Il n’est donc pas si surprenant que les propos d’Eva Thomas lors des Dossiers de l’écran aient provoqué un véritable séisme. Une prise de conscience s’est alors opérée, et l’idée que l’inceste est un crime a fait son chemin. 35 ans plus tard, c’est au tour de Camille Kouchner, à travers la parution de « La familia grande » , de faire exploser le tabou, entre l’emprise du beau-père, Olivier Duhamel – ex-directeur de Science Po Paris - et le refus de la mère d’entendre la sombre vérité. Pourtant, derrière ces figures devenues emblématiques, de trop nombreuses victimes n’osent pas parler.

La loi du silence

L’inceste, ce mot qu’on n’ose pas prononcer. L’inceste, ce sujet tabou par excellence. Mais pourquoi est-il si difficile d’en parler ? Les raisons sont nombreuses. Tout d’abord, on touche à la famille, institution sacrée par excellence. « Avec les divers #metoo, dès qu’une institution est attaquée, que ce soit l’Église, le cinéma, le sport, l’Éducation nationale, l’institution en tant qu’entité va se défendre pour préserver sa cohésion, au détriment des victimes. La famille, c’est pareil. Elle regroupe un certain nombre d’individus qui portent le même nom, partagent le même sang, les mêmes biens. Si vous regardez tout ce qu’il y a en commun, c’est énorme », explique Isabelle Aubry. Elle a a été violée et prostituée par son père dès l’âge de six ans et a fondé l’association Face à l’inceste. Pour ne pas la faire voler en éclat leur famille, beaucoup d’enfants préfèrent se taire et porter le poids du secret, pendant des années. La pédopsychiatre Marie Rose Moro le constate au travers des victimes qu’elle reçoit en consultation : « La personne abusée va parfois considérer que les conséquences de ce qu’elle a à raconter sont tellement importantes qu’il vaut mieux ne rien dire. Je vois des enfants et des adolescents qui ont attendu des années et qui me disent « mais ça aurait été tellement grave pour ma mère », « ça lui fait tellement de peine de savoir que son compagnon abusait de moi ». Alors ils se disent « au fond, j’ai préféré payer et me dire tant pis, et voir quand je serais plus grand, peut-être quand ma mère sera morte ». C’est le choix qu’a décidé de faire Raphaëlle*, comme de nombreuses victimes d’inceste. Abusée par son oncle pendant plusieurs années à l’adolescence, elle a préféré garder le silence. « Il y aura toujours des barrières pour s’exprimer, notamment celle de la famille. Il ne faut pas en parler, il faut la préserver, c’est elle qui passe en premier. On ne va pas tout faire bouger. Si je révélais ce qui m’est arrivé à un repas de famille, on me dirait de sortir. J’ai des cousins avec qui je m’entends très bien, et parler, ce serait les exposer eux aussi. Il y a une forme de culpabilité derrière tout ça, je leur ferai du mal, et ils ne me croiraient peut-être pas. J’ai raconté une fois à ma mère ce que mon oncle avait fait. Je lui ai dit qu’il avait dépassé toutes les limites de mon corps. C’était assez explicite. Elle m’a simplement dit de mettre ça de côté. Donc forcément, tu n’en reparles pas ». Certains enfants ou adolescents abusés décident ainsi faire prévaloir un semblant d’unité familiale, tout en étant rongés par la honte et la culpabilité et le sentiment d’être responsables de ce qui leur arrive. Sans oublier la peur avec que le membre incestueux de la famille va utiliser pour les persuader de se taire. « Les agresseurs utilisent tout ce qui est à leur disposition. Ils vont dire à l’enfant que sa mère va mourir s’il parle, ou que sa sœur subira le même sort », explique Marie Rose Romero. Les enfants sont isolés, le silence règne. À contrario, lorsqu’ ils souhaitent parler et en ont la possibilité, ils ne sont pas nécessairement entendus. La reconnaissance de leur parole est un véritable problème. Pourquoi croire un enfant, « qui ne sait pas ce qu’il dit, à un âge si jeune ? » Pourquoi accorder du crédit à des faits aussi horribles ? « Malgré les évolutions, un enfant qui déclare avoir été violé ou attouché, dans 30 à 40% des cas, ceux qui l’entendent - un parent ou des adultes au sein de l’école - vont encore douter. Ce n’est pas une prise en compte simple, rapide, évidente, systématique de ce qui est dit », observe Marie Rose Moro. 30 à 40% d’enfants qui ne sont pas crus. En 2021. Un schéma qui rappelle une histoire qu’a vécu Eva Thomas, 38 ans plus tôt, en 1983. Travaillant en tant que rééducatrice dans une école, une petite fille de 6 ans placée dans une famille d’accueil, lui dit que son père la viole quand elle lui rend visite le week-end chez lui. « Elle le racontait avec ses mots d’enfants, et elle me disait qu’elle ne voulait pas que ça continue, qu’elle ne savait pas comment faire. Elle était terrifiée », se souvient Eva Thomas. Mais quand elle s’est rendue à la Sauvegarde de l’enfance, on lui a dit que les enfants mentent, et qu’ils confondent leurs rêves et la réalité. Elle cite alors une phrase de Dorothée Dussy, auteur du livre « Le berceau des dominations », qui résume parfaitement cette loi du silence : « L’inceste, ce n’est pas l’interdit de le faire, c’est l’interdit d’en parler ». Mais comment, justement, aborder un tel sujet avec les enfants afin de les prévenir ? Afin de les mettre en garde, la chanteuse Mai Lan a publié un livre sur l’inceste, « Le loup ». En s’inspirant de ce qui lui est arrivé, elle y raconte l’histoire d’une petite fille, Miette, qui ne se sent pas en sécurité chez elle, parce qu’un loup y vit. L’animal, ici, c’est l’agresseur. « Je ne voulais pas que les enfants grandissent dans le brouillard, car c’est ce sentiment que j’ai eu. Il faut faire de la prévention, dire aux enfants les choses telles qu’elles sont pour qu’ils puissent oser en parler, puisqu’on a un énorme problème de réception de leur parole », raconte la chanteuse.

Des séquelles au long terme pour une reconstruction difficile

Les enfants abusés sont des enfants détruits, et les séquelles qui les poursuivent sont multiples, l’inceste s’inscrivant de manière durable dans leur développement.
« Vous observez des troubles du comportement alimentaire comme souvent l’anorexie mais aussi la boulimie, du stress post-traumatique, des troubles de la personnalité, des souvenirs des moments qui reviennent. Mais vous avez aussi une insécurité, car les victimes d’inceste ne font plus confiance à personne puisque l’adulte les a trahis. Tous ces éléments créent un cortège anxieux qui peut devenir dépressif ». Les violences incestueuses qu’a subi Raphaëlle* ont abouti à l’apparition d’une mémoire traumatique. « Quand j’avais 13 ou 14 ans et j’entendais des choses comme « je vais te dépuceler, j’ai le droit, je suis ton oncle » et j’étais attouchée devant tout le monde. Et je me souviens qu’à 18 ans, je me suis dit que ce n’était pas normal. Puis il y a eu une espèce de coupure, jusqu’à il y a une dizaine d’années. Mon compagnon ne savait pas ce qui m’était arrivé, et il m‘avait offert un livre qui portait sur l’inceste. Et en lisant le livre, tout m’est revenu, ça a été une véritable descente aux enfers ». Sans parler de l’emprise, caractéristique de l’inceste, qui lui a laissé de nombreuses séquelles : « Cela m’a conduit à avoir de gros problèmes de confiance en moi, mais surtout envers les autres. J’ai toujours ce besoin d’être approuvée, ce qui est dû au fait d’avoir été sous la coupe de quelqu’un pendant si longtemps. Avec ce qui s’est passé, je souffre de stress post-traumatique, et dès que je sors, je ne peux pas m’empêcher de faire preuve d’hyper vigilance ».
Pour opérer une rupture avec la famille ou avec le membre responsable de l’inceste, certaines victimes décident de changer d’identité. C’est le cas d’Isabelle Aubry, mais aussi d’Eva Thomas, qui raconte : « J’ai demandé un changement de nom car mon père m’avait violée. J’ai plaidé pour expliquer pourquoi c’était si important pour moi, d’avoir un prénom propre, de faire une séparation dans le magma incestueux de ma famille. Je voulais retrouver une place dans la filiation, ma vraie place, pas en étant dévorée par le père. Ma requête a été acceptée, et à partir de ce moment-là, ça a été comme magique. J’ai retrouvé ma santé, toute ma tête, j’ai écrit mon deuxième livre « Le sang des mots » très rapidement. Je suis redevenue moi-même. Les victimes ont besoin de l’efficacité symbolique de la loi. Parce que ce n’est pas que des mots, ça fonctionne aussi dans le corps ».

Une difficile prise en compte juridique de l’inceste

Il aura fallu attendre 2016 pour voir apparaître le terme « d’incestueux » dans le Code pénal. En France, l’inceste n’est pas une infraction en tant que telle, mais une circonstance aggravante en cas de viol ou d’agression sexuelle sur mineur. En revanche, la loi d’avril 2021 apporte quelques évolutions : elle instaure un seuil d’âge de 18 ans qui qualifie toute pénétration sexuelle commise par le père ou la mère – des ascendants, ndlr - comme constituant un viol incestueux. Ainsi, la question du consentement n’est plus à poser, et inutile de prouver des éléments de « violence, contrainte, menace ou surprise ». En revanche, pour les autres membres de la famille qui ne sont pas des ascendants (sœur, frère, oncle, tante, etc ), le juge devra examiner s’ils exercent une autorité de droit ou de fait sur le mineur. Si le magistrat estime que ce n’est pas le cas , il ne sera pas question d’inceste. Une décision qui révolte Isabelle Aubry : « C’est une véritable déconstruction de l’inceste. Il ne dépend plus du lien familial. Comment allez-vous faire de la prévention et travailler contre ce fléau si vous commencez par le déconstruire juridiquement ? » Mais c’est sans parler d’une exception majeure apportée à la loi, appelée... « clause Roméo et Juliette ». Si un majeur et un mineur ont une différence d’âge de moins de cinq ans et un rapport sexuel, l’acte ne sera pas automatiquement considéré comme un viol. La présidente de Face à l’inceste s’insurge : « Le Garde des Sceaux avance une clause Roméo et Juliette pour « préserver les amours adolescentes », en disant qu’on n’allait tout de même pas incriminer une tante majeure qui a un rapport sexuel avec son neveu mineur parce qu’ils ont une relation amoureuse, et qui n’a pas autorité sur lui ». La loi du 21 avril 2021 met également en place une prescription dite glissante. Autrement dit, '' le délai de prescription du viol sur un enfant peut désormais être prolongé si la même personne viole ou agresse sexuellement par la suite un autre enfant jusqu'à la date de prescription de cette nouvelle infraction ''.
Une avancée, mais pas suffisante pour beaucoup d’associations, qui réclament l’imprescriptibilité. Le père d’Eva Thomas n’a jamais été inquiété par la justice, comme tant d’autres agresseurs qui tirent profit de cette disposition pénale pour continuer leurs crimes en toute impunité.


* Le prénom a été changé

** La première fois j’avais six ans, Isabelle Aubry (Ed. XO editions, 2008 )
Le sang des mots, Eva Thomas ( Ed. Desclée de Brouwer, 2004 )
La parole est aux enfants, Marie Rose Moro ( Ed. Bayard, 2021 )
Le loup, Mai Lan Chapiron ( Ed. La Martinière, 2021 )

26/11/2021 - Toute reproduction interdite


(Illustration)
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