À la fin de l’année 2019, la population iranienne en France était estimée à un peu plus de 30 000 personnes. Un chiffre très faible comparé à la diaspora iranienne aux Etats-Unis (près de 700 000 fin 2018) ou au Canada (200 000). Souvent cités comme modèle de réussite professionnelle, les Iraniens ont tendance à très bien s’adapter, quel que soit leur pays d’adoption. Comment cette communauté s’intègre-t-elle et quelles sont ses spécificités ?

           Reportage de Sara Saidi

« Cela fait 18 ans que je suis en France, je viens de recevoir ma carte d’identité », s’exclame fièrement Afsaneh Tchehrehgocha, 43 ans. Arrivée en France à l’âge de 25 ans, la jeune femme s’installe à Strasbourg sur les conseils d’un ami : « Je suis tombée amoureuse de cette ville, pour moi c’est la plus belle ville du monde ! », s’exclame-t-elle. Aujourd’hui réalisatrice, Afsaneh affirme ne s’être jamais sentie étrangère : « En venant en France, j’ai trouvé des choses qui m’ont fait du bien. J’ai pu développer ce que j’aime, j‘ai pu faire du cinéma, même si c’est un milieu où il est généralement difficilement de s’imposer », précise -t-elle.

Behrooz Assadian confirme ces propos. Journaliste free-lance basé à Lyon, il est arrivé à Nantes dans les années 2000. Pour lui, ce mélange entre les cultures orientale et occidentale lui a permis d’arriver là où il est aujourd’hui : « J’ai insisté sur cette différence (…) c’est devenu mon identité (…) c’est plus une force qu’une faiblesse et c’est grâce à cela que je travaille aujourd’hui », explique-t-il.

Pour Nader Vahabi, sociologue au LISST de l’université de Toulouse « le parcours ascendant de la majorité des migrants (iraniens ndlr) ne favorise pas un constat de racisme. Toutefois, nuance-t-il, « certains Iraniens (…) ont précisé qu’ils ont subi du racisme dans le processus de construction de leur carrière professionnelle et dans leurs démarches administratives auprès de différentes institutions françaises. »

Résilience et anti-communautarisme

Néanmoins, la plupart des Iraniens interrogés insistent sur la résilience : « Je n’ai jamais eu de problème pour m’intégrer. Quand je suis arrivé, je ne m’attendais pas à ce que l’on me déroule le tapis rouge. Je n’avais pas d’attente. Je sais que pour chaque étape, je dois redoubler d’effort et je dois beaucoup travailler pour réussir », affirme Mohammad Noori, 26 ans, en France depuis deux ans. « Les événements des dernières décennies (en Iran ndlr) nous ont rendus plus tolérants, plus flexibles au changement », constate aussi Niloufar arrivée en France il y a près de 20 ans. Pour elle, l’une des spécificités de la population iranienne est de ne pas être communautariste : « Au contraire, la société iranienne est très individualiste. On ne travaille pas en équipe. Le succès individuel importe plus que le succès du groupe », analyse-t-elle.

Nader Vahabi le confirme, « Notre enquête de terrain en Europe, au Canada et à Los Angeles montre que la communauté iranienne n’existe pas en dehors de cette utilisation médiatique « par défaut » et en dehors de l’univers mental de certains producteurs de discours sur ce thème. Plusieurs raisons peuvent l’expliquer. Tout d’abord, l’immigration iranienne est très politisée avec un niveau très élevé d’éducation. Cette surpolitisation empêche que la majorité des migrants entrent facilement dans le même moule en raison des mauvais souvenirs qu’ils ont gardés de Khomeiny. Ensuite, l’installation des migrants dans différentes régions et la distance géographique qui les sépare les uns des autres font qu’ils doivent recommencer leur vie à zéro et les conduisent à la méfiance, à l'angoisse et à l’individualisme », explique le sociologue, spécialiste de la diaspora iranienne.

Ainsi, Omid, arrivé en France à l’âge de 14 ans avec sa mère, se souvient d’un appel de son père : « Il a dit à ma mère qu’il était hors de question que je sois en contact avec des Iraniens. À mon époque, les Iraniens avaient très peur du communautarisme », se souvient-il.

Cet anti-communautarisme ne signifie pas un rejet de la culture iranienne : « nous sommes arrivés sur le territoire un peu comme les Chinois et les Vietnamiens. On a créé nos petits commerces sans chercher à imposer quoi que ce soit. On cherche à se fondre dans la masse, sans renier nos origines, dont on reste très fier. Tous les Iraniens que je connais fêtent Nowrouz* et préparent toujours à manger pour quinze personnes alors que nous ne sommes en fait que quatre invités », sourit Nicolas Keshvary, 53 ans, en France depuis ses 13 ans.

Ne pas vivre aux crochets de la société

Selon Nader Vahabi, c’est justement un sentiment de « perte » de leur patrie qui pousse les Iraniens à « créer une forme d'existence de substitution, d'existence alternative » et qui explique que cette population soit un modèle d’intégration réussie. « L’habitus social du passé (…), une répartition géographique dispersée et le niveau d’éducation élevé atteignant fréquemment l’enseignement supérieur, seraient me semble-t-il, les facteurs déterminants de cette réussite. », précise-t-il.

Le travail et les études semblent en effet les outils d’intégration privilégiés des migrants iraniens. Nicolas Keshvary se souvient de la situation de son père, ingénieur textile en Iran : « À son arrivée en France, il ne parlait pas super bien français et dans les années 80, il n’y avait pas de travail en France dans son domaine. Moralement c’était dur, car c’est ma mère qui ramenait l’argent à la maison. Mais après environ trois ans, il a décidé de se recycler. Il a fait un stage d’un an chez un Maître Pâtissier et a ouvert sa petite boutique de pâtisseries », explique-t-il. Il se souvient également d’un ami scientifique de son père, qui une fois en France, s’est retrouvé gardien de nuit dans une station essence : « Ils ont mis leur ego de côté car ils se sont dit qu’il fallait qu’ils travaillent pour s’intégrer. Ils se sentaient redevables. Or, travailler est une forme de reconnaissance, pour ne pas vivre aux crochets de la société », analyse-t-il.

« On cherche l’apaisement, on ne veut pas donner une mauvaise image de nous. On est discret », déclare pour sa part Sepideh, en France depuis 17 ans. Des propos que confirme Nicolas Keshvary : « Quand je suis arrivé en France (en 1981, ndlr), consciemment ou inconsciemment, pendant trois ans, j’ai évité de dire que j’étais iranien. Pas par honte, mais parce que dans les médias, on diffusait une mauvaise image de l’Iran et je ne voulais pas que l’on m’assimile à ça », explique-t-il.

La France, entre fascination et ouverture d’esprit

Enfin, pour certains, la proximité culturelle entre les Iraniens et les Occidentaux facilite également l’intégration. Nava est étudiant en langues à Montpellier. Selon lui, l’adaptation à une société séculaire, laïque et moderne est plus facile pour les Iraniens car cela correspond à leur mentalité.

Si la majorité des Iraniens qui immigrent en Europe vont en Allemagne (300 000 migrants fin 2018), la France semble avoir un poids symbolique particulier. Nader Vahabi rappelle qu’historiquement, la migration des Iraniens vers la France date du XIXème siècle. Ce n’est que pendant le règne de Mohammad Reza Pahlavi (1941-1979) que l’on constate une diminution des départs vers la France au profit des Etats-Unis.

Pour Mina, résidant à Strasbourg depuis six mois, les Iraniens viennent en France par choix. Afsaneh est également de cet avis : « J’ai choisi la France parce que c’était mon deuxième pays, mes parents y venaient dans les années 70, mon frère y était déjà et il est marié à une française », raconte-t-elle. Pour elle, l’intégration c’est l’acceptation et le respect des règles imposées par le pays et une profonde connaissance de sa culture : « Selon moi, on est intégré le jour où l’on connaît si bien la France qu’on peut aussi la critiquer, parce que l’on peut se rendre compte de ce qui va mal dans la société », conclut-elle.

*Nouvel an dans le calendrier Persan.

08/03/2021 - Toute reproduction interdite


Une famille iranienne se réunit à la bibliothèque et à l'opéra Haskell Free entre Stanstead (Québec) et Derby Line (Vermont, États-Unis), le 3 novembre 2018
Yeganeh Torbati/Reuters
De Sara Saidi