Dans cette période d’élection présidentielle française où le sujet de l’immigration s’impose de plus en plus dans les débats, le gouvernement Macron vient d’annoncer la réduction de 50% des visas accordés à l’Algérie comme au Maroc, et de 30% pour la Tunisie par rapport à 2020. Décision symbolique et éminemment électoraliste... ou réelle prise de conscience du problème ?

La chronique politique de Roland Lombardi

Paris a tapé du poing sur la table en voulant obliger l’Algérie, le Maroc et la Tunisie à reprendre leurs clandestins. C’est inédit, et c'est une véritable mesure de rétorsion après quarante années d’impuissance en matière migratoire et d’humiliations de la part des pays du Maghreb envers tous les gouvernements français successifs, et de toutes tendances confondues.

Depuis des décennies, l’Algérie, la Tunisie et le Maroc refusent ainsi de délivrer à leurs ressortissants les laissez-passer consulaires indispensables à leur retour vers leur terre d’origine, sans que la France n’y trouve rien à redire.

Pour justifier cet inattendu durcissement de ton, le gouvernement a dévoilé des chiffres consternants. Par exemple, entre janvier et juillet 2021, l'Algérie n'a délivré que 31 laissez-passer consulaires pour 7731 obligations de quitter le territoire français (OQTF) prononcées, et 22 expulsions effectives, soit un taux d'exécution de 0,2 % ! Ce taux est de 2,4 % pour les OQTF visant les Marocains, et de 4 % pour les Tunisiens. À l’inverse, la France a toujours fait preuve jusqu’ici d’une grande mansuétude : de 200 000 visas octroyés aux Algériens en 2012, le nombre a atteint plus de 400 000 en 2017. Il a, par la suite, baissé à environ 200 000 en 2019, puis est passé sous la barre des 100 000 l’année suivante, notamment à cause de la crise sanitaire. Les dernières déclarations gouvernementales correspondraient aujourd'hui à un peu plus de 30 000 visas accordés pour les six prochains mois.

La première question qui vient à l’esprit est la suivante : pourquoi Emmanuel Macron – comme ses prédécesseurs – n’a-t-il pas pris depuis quatre ans et demi ces mesures simples et de bons sens ?

On ne peut écarter le fait que cette décision est d’un opportunisme électoral évident. Elle s’inscrit dans la stratégie élyséenne du fameux « en même temps » et des petits coups de barre à droite et à gauche, typiques des manœuvres macroniennes. D’autant plus que ces dernières semaines, la thématique de l’immigration a été replacée au centre des débats – en affolant toute la droite – par le polémiste Éric Zemmour, toujours pas candidat officiel mais en pleine « dynamique ». Il vient d’atteindre entre 13 et 14 % des intentions des votes dans le dernier sondage Harris, jusqu’à devancer la droite en cas de candidature de Valérie Pécresse ou Michel Barnier, tandis que Marine Le Pen décroche !

L’immigration, un enjeu surtout géopolitique

Bien qu'Emmanuel Macron aura du mal à faire oublier qu’il a été l’un des présidents ayant subi la plus forte accélération de l’immigration ; il n’en reste pas moins que cette question demeure un problème éminemment géopolitique.

Cette décision sur les visas survient dans un contexte de longues tensions diplomatiques entre la France, l’Algérie (visite reportée de Jean Castex au printemps dernier) et le Maroc (affaire Pegasus).

Macron se devait donc de faire preuve de fermeté, rompant ainsi avec une funeste et vieille tradition, marquée par le manque total de courage des autorités françaises vis-à-vis de ces deux pays du Maghreb, souvent pour des raisons bassement commerciales…

Nous avons maintes fois expliqué que l’histoire et l’actualité ont toujours démontré, à travers le monde et de manière factuelle, les conséquences néfastes des grands mouvements de populations incontrôlés. Depuis des décennies et surtout à partir de 2015, avec l’afflux massif en Allemagne de millions de réfugiés syriens, tous les services de sécurité européens sonnent le signal d’alarme.

La prise de conscience des autorités est certes encore très timide. D’autant qu’il y a une formidable levée de boucliers de tous ceux qui ne veulent pas voir les réalités en face. Il n’y a qu’à constater les cris d’orfraie et les assertions idéologiques, totalement déconnectées du réel et absolument délirantes, du camp progressiste ou des Mélenchon et autres pro-migrants, comme certains « savants » adeptes des thèses complètement folles de leur gourou, tel le « démographe » Hervé Le Bras. Or, les faits sont têtus, comme disait Lénine…

Dans son dernier ouvrage, Dictionnaire amoureux de la géopolitique (Plon, 2021), Hubert Védrine relate l’un de ses échanges avec le célèbre géopoliticien singapourien, Kishore Mahbubani. Alors qu’il discute de l’Europe avec l’universitaire, l’ancien conseiller de François Mitterrand (et ministre socialiste des Affaires étrangères de 1997 à 2002) lui demande : « Qu’est-ce qui permettra selon vous le sursaut de l’Europe ? ». Mahbubani lui répond que les principales et premières conditions à ce sursaut sont « un moratoire sur les migrations et que l’Europe devienne machiavélienne » !

Dont acte ! Védrine et Mahbubani sont pourtant loin d’être considérés comme de dangereux fascistes…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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29/09/2021 - Toute reproduction interdite


Des migrants se tiennent près de tentes installées pour attirer l'attention sur leurs conditions de vie et demander un hébergement, devant l'hôtel de ville de Paris, le 25 juin 2021.
© Gonzalo Fuentes/Reuters
De Roland Lombardi