International | 11 juillet 2018

Ile de Suakin : quelle importance stratégique ?

De GlobalGeoNews GGN
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Comptant actuellement moins de 20 000 personnes, la ville soudanaise de Suakin, postée sur les bords de la mer Rouge, est l’objet de convoitises. A seulement 300 km de Djeddah, principale ville côtière saoudienne, le petit port revêt une importance stratégique qui n’a pas échappé à l’axe Turquie-Qatar. Les deux puissances se sont emparées de la localité, armées de projets de rénovation qui laissent peu de place aux doutes quant à leurs intentions. Analyse de Maxime Chauffour 

Anciennement sous la coupe de l’Empire ottoman, le port de Suakin est passé de hub commercial à village abandonné. La découverte des routes commerciales qui contournent l’Afrique par les Portugais entraine le délaissement du fastueux port d’antan, tandis que qu’à une centaine de kilomètre, Port-Soudan concentre les nouveaux investissements.

Ancien carrefour des influences, Suakin est pourtant sur le point de connaitre un vrai renouveau. A la faveur des 4 milliards d’euros promis en mars 2018 par le Qatar pour rénover les infrastructures portuaires, il est clair que la localité millénaire, dont le nom signifie « tranquillité » en arabe, s’apprête à être de nouveau au cœur des flux commerciaux.

L’investissement qatari ne tient pas du hasard. En décembre 2017, le Soudan a signé un accord avec la Turquie qui promet la cession du port aux turcs pour une durée de 99 ans. Le projet de rénovation avancé par l’Agence turque de coopération et de développement (TIKA) reste évasif, et évoque pèle mêle la création d’un grand centre touristique, la fondation d’une base militaire, ainsi qu’une revitalisation des activités commerciales, tandis que la puissance financière du Qatar s’apprête à donner vie à ces ambitions.

Poussé par la nécessité économique – ¾ des larges réserves de pétrole ont été abandonnées au Sud Soudan, la région sécessionniste qui fait partition en 2011 – le Soudan cède donc aux avances des deux puissances. Ces dernières ont bien compris l’intérêt de posséder un avant-poste si proche de l’Arabie Saoudite et de l’Egypte, qui s’inquiètent de voir ainsi l’alliance turco-qatari progresser géographiquement de la sorte. On ne peut en effet pas comprendre ce mouvement sans le replacer dans la logique de confrontation entre les quatre pays, en quête de leadership sur le monde musulman sunnite. Riyad a d’ores et déjà annoncé une contre-offensive, sous la forme d’investissements dans d’autres ports soudanais. Selon certains propriétaires terriens de Suakin, l’Egypte a également fait des propositions pour acquérir des terrains.

La confrontation larvée entre les nations fait montre de l’importance stratégique de cette zone de la mer rouge, nous explique le spécialiste de la région Marc Lavergne, qui est depuis longtemps un espace à l’extrême interdépendance. Le Soudan, qui sait jouer des dissensions entre ses voisins, se laisse séduire par des gouvernements étrangers qui veulent étendre leur espace d’influence, au risque de se confronter. Le territoire d’Halaib, la frontière entre l’Egypte et le Soudan, est déjà occupé militairement par le Caire. Des regains de tensions entre les axes Turquie/Qatar et Arabie Saoudite/Egypte pourraient être d’autant plus inquiétants que la Turquie s’apprête à armer Suakin. Erdoğan en profite pour se vanter de réintégrer d’anciennes provinces ottomanes dans le giron de la Turquie. Ce dernier, ayant son propre agenda en tête, ne manque jamais une occasion de communiquer sur l’expansion de l’influence son pays. Au-delà de l’intérêt stratégique de Suakin, la prise en main du port par la Turquie revêt une triple importance symbolique : rapprochement géographique d’Ankara avec la Mecque, restitution d’ancien territoires ottomans, et rapprochement politique avec les régions de l’Afrique de l’Est. Il est difficile de croire qu’Erdoğan s’arrêtera là, et le développement de la base de Suakin, main dans la main avec le Qatar, risque de creuser plus encore les différents avec la puissance saoudienne.

20/07/2018 - Toute reproduction interdite


Un travailleur turc (à gauche) aide un travailleur soudanais à restaurer un ancien bâtiment à Suakin, dans l'État de la mer Rouge, le 10 octobre 2011.
De GlobalGeoNews GGN

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