Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Union européenne a imposé une série de fortes sanctions économiques et financières visant directement l’économie russe. Si ces mesures ont durement frappé Moscou, tous les pays européens risquent d'en subir le contrecoup, en commençant par l’Europe centrale et de l’Est. Claire Hunyadi, écrivaine et professeur de français expatriée à Budapest, fait état pour Fild de ces premières difficultés rencontrées dans la vie de tous les jours.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

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Fild : Quelles sont les conséquences concrètes de la guerre dans votre vie quotidienne ?

Claire Hunyadi : Personnellement, l’une des premières conséquences des sanctions européennes a été la cessation d’activités de la Sberbank Europe – groupe bancaire détenu par une société contrôlée par l'État russe, ndlr-. Ayant son siège à Vienne, en Autriche, c’est l’autorité européenne de restructuration des banques qui l’a annoncé le 1er mars. Cela a été un grand moment d’angoisse pour les clients de cette banque qui, du jour au lendemain, pour ne pas dire d’une minute à l’autre, se sont retrouvés sans avoir accès à leur compte. Il est maintenant impossible de retirer du liquide, les virements automatiques sont stoppés, il n’y a plus d’accès au solde des comptes. De nombreux clients erraient hébétés et incrédules devant les succursales qui gardaient obstinément leur rideau de fer baissé. Depuis, l’accueil téléphonique demeure inaccessible, une messagerie automatique diffuse uniquement, en boucle, l’annonce faite par les instances européennes. La presse et les réseaux sociaux distillent les informations les plus contradictoires, notamment sur les prêts en cours. Il n’y a aucune information formelle de la banque envers ses clients. La Banque nationale hongroise MNB a finalement fait savoir que l’organisme d’assurance des Fonds de dépôt (OBA) allait indemniser les épargnants à hauteur de 100 000 euros. Pour ceux qui y avaient des sommes supérieures (entreprises, etc.) c’est à fonds perdus. On attend donc le reversement de nos soldes, sans avoir aucune information sur les délais.

Fild : Le gaz russe est-il essentiel à la Hongrie ?

Claire Hunyadi : Oui, la Hongrie est partenaire commercial de la Russie depuis une bonne dizaine d’années. L’actuel leader –Viktor Orbán - (qui a gagné le pouvoir en surfant sur la rhétorique de chasser les soviétiques du pouvoir en 1989) a paradoxalement plutôt tablé sur un rapprochement vers la nouvelle Russie que vers l’Union européenne qu’il critique quotidiennement. La Hongrie a signé l’année dernière un engagement d'achat exclusif du gaz de la société russe Gazprom sur dix années, plus cinq autres reconductibles. La Hongrie est très dépendante du gaz russe : en cas de rupture d’approvisionnement du gaz naturel, la situation risque d’être catastrophique. À l’annonce de l’invasion de l’Ukraine, le prix du gaz a fait un bond de 45% sur les plateformes boursières. Quand et comment cela va-t-il se répercuter sur les ménages ? Nul ne le sait pour l’instant. La seule certitude est qu’entre la dernière facture et la plus récente, on note une majoration de plus de la moitié. On attend avec anxiété la suivante. L'inflation est galopante et le coût des courses hebdomadaires est passé du simple au double. Malgré le gel des prix de certains produits (huile, farine, croupion de poulet !), le pouvoir d'achat diminue drastiquement.

Fild : Comment les Hongrois jugent-ils l'invasion russe ?

Claire Hunyadi : Ils sont beaucoup moins démonstratifs que dans d’autres pays européens ou scandinaves, à raison d’à peine 5000 personnes rassemblées devant l’ambassade russe contre plusieurs centaines de milliers pour certains pays. Les Hongrois ont quand même estimé à 78% que la Russie n’avait pas le droit d’envahir l’Ukraine. Ce sondage, réalisé le 6 mars, montre aussi que ce chiffre monte à 97 % dans l’opposition et stagne à 65% pour les électeurs du Fidesz (le parti de Viktor Orbán). La région subcarpatique, anciennement hongroise et rattachée à l’Union soviétique après le traité de Trianon, compte environ 160 000 ungarophones – ayant le hongrois en langue maternelle. Certains accusent l’Ukraine de maltraiter cette minorité ethnique. L'un des partis d’extrême droite a, dès les premières heures de l’intervention russe, officiellement demandé à la Russie de rendre à la Hongrie ce territoire qu’ils estiment leur revenir de droit. Dans l’ensemble, les Hongrois ont peur d’être mêlés sans le vouloir à cette guerre, et là aussi, les informations sont contradictoires : le 6 mars, La Pravda (quotidien d'Etat russe « La Vérité ») a listé la Hongrie parmi les pays alliés de la Russie. Le lendemain, Vladimir Poutine en personne mettait en bloc toute l’Union européenne (Hongrie comprise) sur la liste des pays hostiles à la Russie, au même titre que les États-Unis et le Japon. Les Hongrois ont appris avec la révolution écrasée par les chars soviétiques, en 1956, qu’il valait mieux ne pas trop se frotter à l’arsenal de la Russie. Ils sont restés extrêmement méfiants.

Fild : Les Hongrois sont-ils pour autant solidaires avec le peuple ukrainien ?

Claire Hunyadi : Au niveau de la population, oui. Des collectes sont organisées, des actions caritatives et d’entraide se multiplient, la liste des personnes proposant un accueil et un hébergement est impressionnante. Mais vous savez, voir de ses yeux des réfugiés, femmes, enfants et vieillards assis sur des cartons, la tête dans les mains sans savoir ce qu’il va advenir d’eux et de leurs hommes mobilisés dans l’armée, c’est une image qui vous prend aux tripes. Le spectacle est déchirant, les enfants désœuvrés attendant sur les bancs ou la pelouse d’une gare. Des valises, des sacs qui jonchent par milliers le sol. Que peut-on emporter quand on quitte son pays sans avoir de certitude de retour ? Entendre parler des réfugiés à la télé et constater leur détresse mêlée d’incompréhension, on rentre impuissant, les larmes aux yeux, en contemplant avec amertume leurs histoires, jusqu’aux chats qui miaulent enfermés dans des panières ou juste des cartons. Les Hongrois sont en général plus circonspects quant à la personnalité du président ukrainien, justement à cause de soi-disant agissements anti-magyar dans la région subcarpathique. L’aile gauche de l’échiquier politique est ouvertement favorable à toute aide au peuple ukrainien, la droite et l’extrême droite beaucoup moins.

Fild : Quelle est la position de Viktor Orbán concernant la guerre en Ukraine ?

Claire Hunyadi : Orbán, à son habitude, joue sur les deux tableaux : il a accepté et signé les sanctions de l'UE contre la Russie tout en interdisant le transit de la logistique et des armes de défense sur le territoire et l’espace aérien hongrois. Il essaye de ménager la chèvre et le chou. Il connaît l’animosité des dirigeants européens contre son double discours et la manière dont il use (et abuse) des fonds européens qu’il distribue allègrement dans sa sphère proche. Pas plus tard qu’aujourd’hui, la vice-présidente du parlement européen, Katarina Barley, déclarait ouvertement qu’il est indéniable qu’Orbán vole les Hongrois et détourne les fonds européens. D'autre part, il affiche ouvertement son amitié avec Poutine. Il lui rend visite régulièrement et signe des contrats mirobolants - usine nucléaire Paks 2, par exemple -. Il se pose en défenseur et garant de la paix en Hongrie, en affichant sa volonté de non-ingérence dans cette manœuvre militaire. Face à Boris Johnson le 8 mars, il change à nouveau d'avis et accepte les demandes de l’OTAN ...

09/03/2022 - Toute reproduction interdite


Manifestation organisée par les membres de l'opposition hongroise, devant le siège de la Banque internationale d'investissement soutenue par Moscou, à Budapest, le 1er mars 2022.
© Marton Monus/Reuters
De Alixan Lavorel