Depuis l’instauration de la loi sur la sécurité nationale à Hong Kong le 30 juin 2020, le quotidien des salariés des organisations non-gouvernementales est devenu invivable. Entre insécurité, menaces de Pékin, arrestations voire emprisonnements, certaines ONG comme Amnesty International ont décidé de quitter la presqu’île, afin de poursuivre ailleurs leur travail crucial de lutte pour les droits de l’Homme en Chine.

Par Alixan Lavorel et Francis Mateo

« Amnesty International fermera ses deux bureaux de Hong Kong d’ici à la fin de l’année ». Ce sont par ces mots que l’ONG a décidé de clôturer, le 25 octobre dernier, une lutte commencée dans les années 1980 au sein de son bureau local. Quelles sont les raisons de ce départ forcé ?

Hong Kong est unique en son genre. Implantée au sud-est de la Chine, à plus de 1900 kilomètres de Pékin, la ville a emprunté le chemin des libertés occidentales sous le règne de la couronne britannique, entamé en 1898 après une guerre remportée par les Anglais contre les Chinois. Seulement, cette situation n’était pas censée durer : selon le traité de Nankin, l’Union Jack ne devait flotter sur Hong Kong que pour 99 ans, soit jusqu’au 1er juillet 1997. À l’issue de longs pourparlers, Londres et Pékin finissent par adopter après l’échéance de cette date, un principe qui - sur le papier tout du moins – est toujours en place aujourd’hui, appelé « Un pays, deux systèmes (1C2S) ». Une forme d’autonomie conservée, donc, par la « Région administrative spéciale chinoise » sur son système économique et politique, mais seulement pour une période de transition de cinquante ans et qui prendra fin en 2047. La formule rassure à l’époque aussi bien Hong Kong que Pékin. D’abord parce que les élites de la presqu’île peuvent garder la main sur leur économie, mais aussi parce que le pouvoir chinois s’estimait ainsi protégé contre toute tentation indépendantiste (« un pays ») et contre toute contagion démocratique (« deux systèmes »).

« Hong Kong jouit d'un haut degré d'autonomie sur les questions administratives quotidiennes, bien plus que toute autre partie de la Chine » explique Christine Loh, ancienne conseillère législative de Hong Kong. « À mon avis, "1C2S" reste une politique nationale viable. Cependant, les termes de "deux systèmes" ne signifient pas un régime indépendant distinct. Hong Kong fait toujours partie de la Chine », rappelle la fondatrice du Hong Kong Human Rights Monitor, une ONG promouvant une meilleure protection des droits de l'homme sur la presqu’ile hongkongaise.

« L’étau se resserre autour de Hong Kong »

Toutefois, l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013 a considérablement changé la donne. Pékin essaie ces dernières années d’asseoir de nouveau son emprise sur l’ensemble de son territoire, et Hong Kong joue pour le dirigeant chinois le rôle de trouble-fête. Ainsi, pour mater toute forme d’opposition frontale avec l’État-parti chinois, que ce soit celle des « Parapluies » ou des ONG, le gouvernement chinois a – depuis le 30 juin 2020 – promulgué la Loi sur la sécurité nationale (LSN), « sans aucune consultation publique ou autre consultation locale officielle et sérieuse », selon Amnesty International. « C'était une réponse directe à ce qui s'est passé en 2019, où des manifestations pacifiques sont devenues étendues et violentes », explique Christine Loh. L’un des articles de la loi a particulièrement été critiqué dans le monde entier car il confère à la Chine le droit d’appliquer la LSN à toute personne n'importe où dans le monde, puis de l'arrêter : « Avec cette nouvelle loi, Hong Kong entre dans une période pour voir comment cette dernière va fonctionner. Il s'agit notamment de savoir comment la police va traiter les crimes via la LSN, comment le bureau du procureur va s'occuper des poursuites et comment les tribunaux vont juger ces affaires », explique la fondatrice du Hong Kong Human Rights Monitor.

Toutefois, la réalité semble déjà avoir rattrapé les suppositions selon Cécile Coudriou, présidente d’Amnesty International France : « Malgré le déni traditionnel de l’État chinois sur la poursuite du modèle « un État, deux systèmes », on ressent depuis l’instauration de cette loi sur la sécurité nationale comme une chape de plomb, un étau qui se resserre autour de Hong Kong ». Des arrestations de plus en plus arbitraires et aux motifs vagues en contradiction avec le droit international, se sont en effet fait ressentir selon la présidente d’Amnesty International France envers les représentants d’ONG ou les activistes des droits de l’homme ces derniers mois. Sécession, collusion avec les forces étrangères, terrorisme, « ce sont des accusations opaques qui permettent des abus du pouvoir chinois et qui peuvent ensuite entraîner des peines de prison allant jusqu’à la perpétuité », s’insurge Cécile Coudriou.

« Il est devenu impossible de travailler à Hong Kong »

Au-delà des Hongkongais eux-mêmes, qui sont les premières victimes de cette mainmise qu’essaie de mettre en place progressivement la Chine, les salariés et bénévoles d’ONG comme Amnesty International sont donc bel et bien visés. Leur quotidien devenait trop dangereux et invivable ces derniers mois : « La loi sur la sécurité globale empêche le travail des ONG » confie Cécile Coudriou. « Plus aucune critique du pouvoir n’est possible aujourd’hui. Même les organisations qui sont tout à fait dans les clous du droit international, se retrouvent menacées et avec des salariés emprisonnés … La situation est très compliquée sur place. Il est devenu impossible de travailler à Hong Kong », alarme la présidente d’Amnesty International France.

Un sentiment partagé par Nathan Law, jeune activiste et homme politique de Hong Kong, qui confiait à Fild en septembre dernier son inquiétude quant à la tournure que prenait les événements : « Beaucoup de nos libertés ont été supprimées et les rassemblements sont interdits. La loi sur la sécurité nationale permet de poursuivre des personnes ayant tenu certains discours (sur la démocratie, etc. Ndlr). Les personnes sont menacées par cette persécution politique et cette stratégie de la terreur ».

Les bureaux Hongkongais d’Amnesty, « précurseurs depuis 40 ans » de la politique actuelle de l’ONG visant à s’installer toujours au plus proche du terrain afin de lutter pour les droits de l’homme, vont finalement bien fermer d’ici la fin de l’année 2021. Un départ « à contrecœur » mais avant tout « pour protéger » les salariés et les bénévoles d’Amnesty, dont le travail continuera depuis l’extérieur de la ville, selon l’organisation. Cécile Coudriou craint que le départ de l’organisation « ne soit que le début d’une longue liste », tant les difficultés sur place augmentent : « Nous avons essayé de rester là-bas, mais la situation s’est dégradée encore plus rapidement qu’on ne le croyait » regrette la présidente de la branche française d’Amnesty International. Triste désillusion pour la liberté de Hong Kong et victoire inquiétante de Pékin, dont l’ingérence gagne du terrain jour après jour partout dans la région.

18/11/2021 - Toute reproduction interdite


Les militants pro-démocratie Joshua Wong et Agnes Chow arrivent à la Cour orientale en fourgon de police, à Hong Kong, le 30 août 2019.
© Tyrone Siu/Reuters
De Alixan Lavorel