Jean-Marie Charon est sociologue des médias et administrateur de l’Institut pour le Développement de l’Information Économique et Sociale (IDIES). Avec Adénora Pigeolat, éducatrice spécialisée en formation, ils signent « Hier, journalistes - ils ont quitté la profession » (éd. Entremises, en librairie le 30 septembre) et livrent les résultats d’une enquête sur le profond mal-être ressenti par une partie des journalistes aujourd’hui, grâce aux témoignages de 55 d’entre eux.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : En quoi votre livre est-il « une alarme et une enquête » sur l’état de la profession de journaliste aujourd’hui ?

Jean-Marie Charon : Le départ des journalistes de leur profession est un phénomène méconnu, voire parfois teinté d’un certain déni. On s’est rendu compte que pour certains, un journaliste décidant d’arrêter après plusieurs années est quelque chose de « banal ». Lorsqu’on présente les résultats de cette enquête à des responsables des ressources humaines ou de rédactions, ils nous disent que ce n’est ni original ni surprenant, et que cela a toujours existé. De fait, une étude menée par un centre de recherche de l’université Paris II démontre que la durée moyenne d’exercice de la profession de journaliste est désormais de 15 ans ! Ce qui est particulièrement court. De plus, on s’est aperçu que ce sujet revenait souvent dans des conversations publiques sur Twitter entre journalistes et anciens journalistes, notamment lors des confinements. Toutes ces raisons nous ont poussé, avec Adénora Pigeolat, à nous interroger et à nous demander s’il n’y avait pas un vrai sujet d’enquête. Une fois lancés, deux choses nous ont frappé dans ces entretiens. D’une part, beaucoup de journalistes se sont proposés pour participer à cette enquête, et d’autre part, nombre de ces derniers étaient particulièrement jeunes, et avaient donc une expérience de la profession bien plus courte que la moyenne des 15 ans.

Fild : Quel est le profil de ces journalistes ?

Jean-Marie Charon : Il y a trois catégories de journalistes que nous avons interrogés et qui ont donné des avis différents en fonction de leurs âges. Entre un tiers et presque la moitié de l’échantillon sont des jeunes de moins de 35 ans. Ensuite, des quarantenaires (surtout des femmes, plus que dans les autres catégories), qui ont déjà un certain exercice de la profession et qui, pour beaucoup, ont subi des problèmes de santé. Enfin, une catégorie beaucoup moins importante en termes de nombre : des journalistes de plus de 50 ans qui sont confrontés à la énième transformation de la profession et de son organisation. Parfois, ils sont même poussés vers la sortie, car considérés comme moins adaptés à ces changements.

Un désenchantement généralisé

Fild : Pourquoi les journalistes abandonnent-ils leur profession ?

Jean-Marie Charron : S’il y a quelque chose de commun entre tous ces échanges, c’est la notion de désenchantement. Tous sont, ou ont été passionnés par ce métier dans lequel ils ont cru et ont beaucoup donné. Ce sont des personnes qui se sont investies pour devenir journalistes puis pour exercer ce métier et qui, finalement, ressentent beaucoup d’amertume à propos de l’exercice réel qu’ils ont connu de la profession.

Fild : La nouvelle génération de journalistes a-t-elle donc la porte grande ouverte pour entrer dans la profession ?

Jean-Marie Charron : Non, bien au contraire. On remarque qu’ils se heurtent à des conditions d’entrée très violentes. Même si les écoles les alertent déjà sur ces difficultés lors de leurs formations, la réalité sur le marché du travail va encore au-delà de ce qu’ils avaient imaginé. Il y a deux grands facteurs qui jouent chez les jeunes. Le premier est celui de la précarité. C’est-à-dire la difficulté à trouver un emploi stable dans la profession. Beaucoup accumulent les CDD ou les piges et font face à des contextes de travail sensibles. Les jeunes journalistes sont confrontés à une difficulté de taille : comment pourraient-ils réaliser un long parcours dans le journalisme alors qu’ils n’arrivent pas à se stabiliser dans une rédaction dès le début ? Par ailleurs, la précarité financière est frappante, avec des gens qui mettent en évidence dans le livre qu’ils ne s’en sortent pas. Ils doivent cumuler d’autres jobs à côté pour survivre. Parfois, ça les oblige à être dépendants de leurs parents, d’une compagne ou d’un compagnon, ce qui pousse certains, au bout d’un moment, à se demander : « Est-ce que ça en vaut vraiment la peine ? ». Le second facteur concerne les jeunes journalistes ayant obtenu les meilleures notes ou ayant réalisé les meilleurs parcours pendant la formation. Ceux-là accèdent très rapidement aux rédactions, plus que leurs anciens camarades. En revanche, ce qu’ils vont trouver seront très souvent des emplois sur le web ou des postes au desk – de bureau, ndlr. S’ils se disent pendant un certain temps « pourquoi pas », car ils maîtrisent assez bien les outils numériques, ces jeunes vont au bout de quelques années déchanter et se rendre compte que le métier ne correspond pas à leurs qualifications. Ce ne sont finalement ni les reportages, ni les enquêtes, ni l’expérience d’un journaliste qui se spécialise dans un domaine en particulier qu’ils obtiennent, mais un poste assis à faire du copier-coller.

Fild : Quelles sont les conditions de travail des journalistes aujourd’hui ?

Jean-Marie Charon : Ce qui m’a frappé, et en particulier chez certains jeunes, c’est la récurrence des « burn out ». Quand on échange avec les psychiatres qui ont traité les journalistes, on s’aperçoit que beaucoup d’entre eux reconnaissent une forme d’excès d’engagement, un épuisement dans un travail non-reconnu. Une dépréciation, une contestation et une non-reconnaissance de leurs compétences et de leurs efforts qui peut venir de la hiérarchie, de collègues ayant des relations très compétitives et toxiques, notamment pour les jeunes femmes. Le rejet des journalistes explique aussi en partie le départ précipité des jeunes. Un rejet venant d’une partie de la société, du public. Beaucoup se plaignent de la manière dont ils sont confrontés à des attitudes hostiles, à des discours violents et virulents à leur égard sur les réseaux sociaux. Parfois, ce sont même certaines sources qui vont être désagréables et montrer une forme de rejet de leur travail. On pense forcément à ce moment-là aux manifestations des Gilets jaunes que les journalistes ont couvert pendant des semaines, souvent sous les huées ou les agressions.

Fild : Comment a évolué la profession de journaliste ces dernières années ?

Jean-Marie Charon : Ce qui ressort des entretiens avec les quarantenaires, et encore plus chez les plus âgés, c’est qu’ils ont le sentiment que leur métier devient plus dur. Il y a une intensification du travail bien plus importante qu’auparavant, avec des conditions d’activité qui se sont durcies. Même s'il faut parfois se méfier du sentiment que « c’était mieux avant ». Pour les journalistes de terrain en presse locale par exemple, qui sont moins souvent assis à leur bureau, l’intensification du travail est sensible, à cause de la nécessité de travailler avec plusieurs supports - en vidéo, audio ou écrit - avec par ailleurs des délais de plus en plus courts. S'ajoute le sentiment d’appartenir à un secteur soumis à une logique économique qui est devenue extrêmement implacable. Ce qui participe à la dégradation des conditions de travail.

23/09/2021 - Toute reproduction interdite


"Hier journalistes, Ils ont quitté la profession " par Jean-Marie Charon et Adénora Pigeolat
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