Première force politique du pays, présent dans le gouvernement Mikati, doté d’une milice armée et d’un puissant réseau social et éducatif, le Hezbollah joue un rôle majeur au Liban. Il s’est aussi imposé avec force sur le plan régional avec son engagement dans le conflit syrien. Mais le fer de lance de « l’axe de résistance » soutenu et partiellement financé par Téhéran est la cible de vives critiques.

Reportage de Ines Gil

Le long de l’artère Haret Hraik, des scooters zigzaguent à contre-sens entre les voitures. Sur une façade, l’affiche d’un jeune homme habillé en treillis militaire se dégage. L’arrière-plan du poster est jaune. Dans un coin, on observe le logo d’une kalashnikov en caractères verts. Le combattant est un martyr du Hezbollah (« Parti de Dieu »). À Dahieh, la banlieue sud de Beyrouth, le groupe libanais est maître des lieux. À chaque coin de rue, des symboles sont là pour le rappeler. Un peu plus loin, un panneau géant de Qasem Soleimani surplombe un rondpoint. Avant son assassinat par les États-Unis en janvier 2020 en Irak, le général iranien coordonnait les actions des Gardiens de la Révolution avec les proxys de l’Iran, des groupes chiites paramilitaires implantés au Moyen-Orient et soutenus par Téhéran. Parmi eux, le Hezbollah libanais incarne le proxy qui s’est imposé avec le plus de succès.

Créé en 1982 et publiquement révélé en 1985, au lendemain de l’invasion israélienne dans un Liban déchiré par la guerre civile, le Hezbollah est né avec le soutien de l’Iran révolutionnaire. Il s’est toujours présenté comme un groupe de résistance face à l’occupation israélienne ainsi qu’un défenseur des déshérités au Liban. Mais la guerre en Syrie et la crise financière libanaise ont modifié sa place et son image dans la région.

L’expérience du conflit syrien

Au niveau structurel, le mouvement est divisé en deux branches : « la RIL, organisation militaire, mène les affaires extérieures. Le Hezbollah, organisation socio-politique, se concentre sur l'interne »[1] assure l’enseignante-chercheuse à Paris-Dauphine et Sciences Po Paris, spécialiste du Hezbollah, Aurélie Daher. Même s’il est en quête de légitimité à l’international, le Hezbollah est placé sur la liste des organisations terroristes par plusieurs pays occidentaux et par les États du golfe. Mais l’Union européenne, et en son sein la France et l’Espagne, font pour leur part la distinction entre la branche politique et la branche militaire en classant uniquement l’organisation armée comme terroriste. Une politique qui leur permet - surtout à la France dont la diplomatie est très active au Liban - de parler avec le mouvement libanais.

C’est la branche militaire qui bénéficie en large partie du soutien de Téhéran. Aucun chiffre officiel n’existe sur l’évolution du financement iranien, car « seuls les comptables du Hezbollah et leurs équivalents en Iran ont des chiffres exacts et fiables » note Aurélie Daher. Mais avec son engagement militaire dans la guerre en Syrie aux côtés du régime de Damas, le Hezbollah a nettement renforcé son arsenal militaire. Aujourd’hui, il serait composé de 45 000 combattants « avec un noyau dur de 15 000 hommes, bien équipés et bien entraînés (…) et 30 000 réservistes, mobilisables rapidement » selon Aurélien Coly, un journaliste basé à Beyrouth. D’après la CIA, le mouvement possède 150 000 engins balistiques dont des missiles iraniens Fateh-110 capables d’atteindre Israël, ainsi que des drones et des systèmes anti-aériens. L’engagement dans le conflit syrien a constitué un tournant majeur selon Mohanad Hage Ali, analyste au centre Canergie : « jusque-là, le Hezbollah opérait comme un groupe de résistance. Mais maintenant, il est investi dans un conflit conventionnel. Il a mené des sièges, des bombardements et organisé des attaques qu’on n’avait jamais vues auparavant. »[2]

Positionnement régional

Avec sa présence en Syrie, l’aura exceptionnelle dont le Hezbollah avait joui auprès des populations sunnites après la guerre de 2006 contre Israël, s’est aujourd’hui largement effritée selon Mohanad Hage Ali : « au Liban, les relations entre le groupe chiite et les sunnites s’étaient déjà dégradées en 2008, avec les batailles à Beyrouth qui ont mené à la victoire du Hezbollah. » Mais le conflit syrien a porté ces tensions au niveau régional car « les communautés sunnites soutenaient la révolution contre laquelle le Hezbollah se bat (…) et Bachar al-Assad incarne un régime alaouite qui tue des citoyens sunnites » selon l’analyste.

Les objectifs du mouvement libanais ont aussi changé. La survie du régime de Damas est devenue une priorité. Certes, le groupe se présente toujours comme un mouvement de résistance face à Israël, appelant à la libération des fermes de Chebaa occupées. Mais aujourd’hui, il ne cherche pas le conflit selon Aurélie Daher : « Israël comme la RIL ont retenu la leçon de 2006 [3]. L'étendue des destructions du côté libanais a amené la RIL à éviter l'escalade. » Contrairement à certaines formations politiques libanaises, le Hezbollah refuse la normalisation avec l’État hébreu et il se dit prêt en cas de conflit avec le voisin du sud. Cependant, « les quelques accrochages à la frontière, rares et rapidement maîtrisés, illustrent cette double position en faveur de la non-escalade » note l’enseignante-chercheuse.

Maintenir ses soutiens

Sur les télévisions des cafés de Dahieh, fin août 2021, les clients observent l’allocution de Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah. Il annonce qu’un troisième bateau iranien contenant du carburant va prendre la route maritime. La nouvelle a été applaudie par les soutiens du parti, alors que le pays souffre depuis plusieurs semaines de pénuries de fioul dues à la crise financière. Mais pour les opposants au Hezbollah, c’est un pied de nez honteux fait à l’État libanais, qui devrait être le seul à importer du carburant.

Au Liban, la place singulière du Hezbollah divise la population. Les opposants, généralement héritiers du 14-Mars représentés par la droite chrétienne et le Courant du futur sunnite, considèrent qu’il déstabilise la région et affaiblit le pays. En revanche, ses partisans voient habituellement le mouvement comme un protecteur contre les attaques étrangères. Mais sa base électorale traditionnelle, composée de chiites, est mouvante. La violente crise financière qui n’épargne par la communauté chiite, nourrit l’exaspération contre l’ensemble de la classe politique, Hezbollah inclus. Maintenir ses soutiens traditionnels est essentiel pour le mouvement. En avril dernier, il a mis en place la carte al-Sajjad pour permettre aux populations qui vivent dans les territoires qu’il contrôle de bénéficier de réductions sur des produits de première nécessité. Pour le Hezbollah, l’enjeu est de taille : il espère s’imposer avec force lors des élections législatives de 2022. Toutefois, la mesure paraît bien limitée aux vues des ravages de la crise.

[1] Entretien réalisé pour Fild media

[2] Entretien réalisé pour Fild media

[3] Guerre entre le Hezbollah et Israël

04/10/2021 - Toute reproduction interdite


Des femmes tiennent des drapeaux du Hezbollah depuis un balcon près d'une affiche représentant Sayyed Hassan Nasrallah à Baalbeck, au Liban, le 16 septembre 2021.
© Aziz Taher/Reuters
De Ines Gil