Interviews | 9 novembre 2020

Henri Guaino : « Les politiques qui se réclament du Général De Gaulle ne songent qu’à détruire son héritage »

De Emmanuel de Gestas
9 min

Le lundi 9 novembre, la France commémorait les cinquante ans de la mort du Général De Gaulle. L’ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy et ex-député LR des Yvelines Henri Guaino nous livre ses réflexions sur ce qui reste de l’œuvre et de la pensée de ce héros français.

                                                             Entretien conduit par Emmanuel de Gestas

 

GGN : Cinquante ans après sa mort, que reste-t-il de l’héritage du Général De Gaulle ?

Henri Guaino : Hélas, pas grand-chose, puisque cela fait cinquante ans que l’on s’acharne à démolir tout ce qu’il nous avait rendu : la fierté nationale, un État digne de ce nom, des institutions qui permettaient à la France d’être gouvernée, un pacte civique et social qui préserve l’unité du pays. Tout cela a été systématiquement démoli.  Et cela continue.

GGN : « Tout le monde a été, est, ou sera gaulliste » disait André Malraux ; comment jugez-vous la quasi-intégralité de la classe politique française qui, de LFI au RN, en passant par LREM ou LR, sans compter la multitude de chapelles souverainistes, se réclame de l’homme du 18 juin ?

Henri Guaino : Le paradoxe, c’est que ces politiques qui se réclament du Général De Gaulle, ne songent pour la plupart d’entre eux, qu’à détruire ce qu’il reste de son héritage. Ils voient bien que le Général incarne dans l’inconscient collectif l’idéal d’homme d’État qui manque cruellement à notre démocratie. Donc ils y font référence, mais ça ne veut pas dire pour autant qu’ils reprennent à leur compte ni son comportement, ni sa pensée, ni son œuvre. C’est même tout le contraire.

GGN : Charles de Gaulle, outre son incarnation de la France Libre, fut aussi le fondateur de nos institutions actuelles, la Ve République. Les traités européens et le passage au quinquennat sont souvent vus comme les fossoyeurs de l’esprit de cette Ve République, est-ce réellement justifié ?

Henri Guaino : Oui, il est certain que le quinquennat a déréglé les institutions. Ce n’est pas la seule réforme qui les a abimées bien sûr, mais c’est l’une de celles qui les a le plus déréglé. Elle a mis le président de la République en première ligne dans la gestion quotidienne des affaires, ce qui n’est pas du tout la vocation du monarque républicain qu’avaient créé les institutions de la Ve République, notamment après la réforme de 1962 qui instaurait l’élection du chef de l’État au suffrage universel direct. Le Premier Ministre est lui en charge du quotidien, ce qui est une distinction nécessaire, dans la mesure où le Président de la République est à la fois le chef d’une majorité présidentielle, élue sur son nom, et en même temps, il est aussi l’incarnation de la nation, de son unité et de son indépendance. Repose sur lui une charge symbolique très forte, qui ne peut pas être abimée dans l’action quotidienne. Donc le quinquennat a été non pas une modernisation mais une perversion des institutions, et on en voit les effets. Il n’y a plus de chef de l’État en surplomb, qui peut jouer l’idée selon laquelle il pourrait y avoir une souveraineté européenne superposée à la souveraineté nationale est un mensonge. La souveraineté européenne sera construite au détriment de la souveraineté nationale. Il faut donc bien distinguer les deux termes, car il y a deux réalités différentes. Les traités européens par lesquels nous sommes actuellement gouvernés procèdent assez largement de la négation de la nation, estimant que ce cadre est désormais dépassé. Nous sommes en train de redécouvrir que non, la nation n’est pas dépassée, que la question des frontières est encore posée, que la question de la souveraineté est posée elle aussi, et que la construction européenne ne repose pas sur un peuple mais sur des peuples européens, au pluriel. Parce que pour être un peuple, il faut avoir une conscience de peuple. Une nation, c’est une communauté de destin. Les peuples européens ont des intérêts communs, ils peuvent former une coalition pour défendre leurs intérêts communs vis-à-vis du reste du monde. En revanche, la souveraineté européenne reste la négation de la nation, c’est-à-dire la négation de cette idée très gaullienne que la politique se fait à partir des réalités. Et la réalité, c’est que la démocratie, le cadre démocratique, la cadre des solidarités, le cadre de la volonté populaire, demeurera toujours national.

GGN : Dans son essai Napoléon et De Gaulle : deux héros français (Perrin, 2017), l’historien Patrice Gueniffey qualifie la monarchie républicaine gaullienne de « tête monarchique sur un corps républicain ».  Charles De Gaulle était-il monarchiste de cœur et républicain de raison ?

Henri Guaino : Charles De Gaulle était français. Et la France est un vieux pays monarchique. L’Angleterre est un vieux pays aristocratique - bien qu’il ait à sa tête une reine -  la monarchie n’a pas considérée au-delà du symbole. En France, elle a été constitutive de la construction de la nation. Et elle l’a d’abord été parce que la France est une construction politique, et non une construction naturelle, qui s’est faite à partir d’éléments très disparates, anthropologiquement très divers, et n’a reposé que sur la volonté politique. Celle de ceux qui gouvernaient puis de tous ceux qui se sont peu à peu agrégés à cet ensemble. C’est l’État monarchique, royal, qui a construit, siècles après siècles, dans une étonnante continuité, la nation française. Ce sentiment profondément monarchique en France appelle nécessairement une incarnation du pouvoir. La France, au fond, ne peut exister que si on la conçoit comme une personne, et si en conséquence elle s’incarne dans une personne. Ce besoin d’incarnation a toujours existé dans l’Histoire de France. Il y a un courant très profond qui a fait la France, qui l’a maintenue envers et contre tout dans toutes les circonstances - même les pires -   reposant sur l’incarnation dans un souverain. Que ce dernier exprime une souveraineté démocratique, de droit divin ou républicaine, il demeure cette volonté d’incarnation. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’idée de roman national n’est pas due au hasard, car la France s’incarne dans de grands personnages qui ont eu vis-à-vis d’elle cet attachement charnel qui a permis de garder vivante cette quasi-personne qu’est la nation française.

GGN : Le référendum a tenu jusqu’à celui, trahi, de 2005, une place essentielle dans notre démocratie, parce que voulu comme tel par le Général De Gaulle ; faudrait-il consulter bien plus souvent les français ? Sur quels sujets ?

Henri Guaino : Je n’emploierai pas le mot trahison concernant le référendum sur le Traité Constitutionnel Européen. Et ce pour une raison très simple : moi j’ai voté non à Maastricht et à la Constitution européenne, mais Nicolas Sarkozy, lorsqu’il a fait sa campagne présidentielle, a annoncé ce qu’il allait faire, donc personne n’a été dupé (…). Cela s’est révélé, avec le recul, un crash démocratique, mais il nous faut désormais en tirer une leçon. Les abandons de souveraineté, à travers des traités internationaux, ne devraient plus pouvoir être possible que par référendum. Il faudrait inscrire dans la Constitution l’obligation de passer par référendum, article 11 de ladite Constitution, quand ce genre de situation advient.  Je ne suis cependant pas favorable à une trop grande ouverture du référendum d’initiative populaire, a fortiori du référendum révocatoire, parce que la France deviendrait alors ingouvernable, et ce serait catastrophique. Ceux qui, par une chimérique VIe République, voudraient nous renvoyer aux errements de la IIIe ou de la IVe République, ont oublié ce qu’était précisément devenue la République à la fin de ces régimes. Le grand succès de la Ve République, c’est de permettre au pays d’être gouverné, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps. Il ne faut pas renoncer à cela. Et il faut au contraire oublier les chimères de conventions citoyennes de gens tirés au sort et autre référendums révocatoires.  En revanche, il est nécessaire de redonner vie au référendum. Il est nécessaire que les présidents de la République utilisent davantage ce pouvoir, parce que c’est une question de confiance, et parce qu’il faut aussi dédramatiser le référendum. Sur certains sujets, il faut que le président de la République puisse engager sa confiance dans le peuple, et si celui-ci dit non, il est normal qu’il doive alors s’en aller. Il y a des sujets qui ne peuvent pas être tranchés autrement que par le peuple, car ils  divisent profondément la société. À ce moment-là, un débat devient nécessaire, et quoi qu’on en dise, seul le référendum le permet réellement (…). Le peuple doit trancher les nœuds gordiens, comme l’écrivait Georges Pompidou.

GGN : « Un fou a dit : moi, la France, et personne n’a ri, parce que c’était vrai », écrivait François Mauriac à propos de l’hôte de Colombey ; qui aujourd’hui pourrait à nouveau incarner la France ?

Henri Guaino : Je refuse de répondre à cette question.  C’est l’Histoire et les Français qui en décident. Ce qui est sûr, c’est que la France a besoin d’une incarnation et d’une verticalité, incarnation qu’elle n’a plus aujourd’hui, verticalité qui soit considérée comme légitime. Le jour de la mort du Général De Gaulle, Georges Pompidou a dit que la France était veuve, et depuis elle ne s’est jamais remariée.

 

10/11/2020 - Toute reproduction interdite


Henri Guaino, conseiller spécial du président français Nicolas Sarkozy, s'exprime dans son bureau au Palais de l'Elysée lors d'un entretien, le 20 mars 2009.
Philippe Wojazer/Reuters
De Emmanuel de Gestas

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