L'application de rencontres Hawaya, réservée aux musulmans, débarque en France. L'offre des sites de rencontres « communautaires » s'agrandit ainsi... en même temps qu'elle rétrécit les horizons amoureux. Dans le couple, faut-il préférer l'amour de la foi à la foi en l'amour ?

Par Francis Mateo

Les stratégies d'entreprises en disent parfois long sur les sociétés où elles se développent. Et si Hawaya a choisi la France pour initier ses activités en Europe, ce n'est évidemment pas un hasard. Hawaya est une application de rencontres dédiée aux musulmans. L'entreprise créée en Égypte par Sameh Saleh, en 2017, est entrée deux ans plus tard dans le giron du groupe Match (propriétaire notamment des marques Meetic et Vivementdemain). C'est le résultat d'une croissance internationale qui a permis l'implantation d'Hawaya en Indonésie, en Malaisie, dans les pays du Golfe, en Turquie, et donc à présent dans les pays occidentaux avec le lancement en France. Même si les dirigeants ne s'expriment pas directement, le concept est clairement défini par le service de communication : « Hawaya est une application universelle, qui se veut spécialisée dans la mise en relation de personnes ayant en commun une même culture, ou une même religion », en l'occurrence l'islam. « Nous n’interdisons à personne de s’inscrire sur l’application, mais nos utilisateurs y viennent pour ce critère affinitaire et ne plus perdre de temps sur des sites généralistes ». En d'autres termes, les « non musulmans » feront mieux de passer leur chemin. En ce sens, Hawaya ne diffère pas, d'ailleurs, des autres sites de rencontres communautaires basés sur des critères de religion, qu'ils soient juifs ou chrétiens, et qui n'acceptent par définition que leurs co-religionnaires.

Les homosexuels n'ont pas non plus de temps à perdre sur ces sites, puisque les rencontres proposées sont exclusivement hétérosexuelles. Évidemment, rien n'empêche une personne homosexuelle de s'inscrire, précise diplomatiquement le service de communication d'Hawaya. Mais « la quête pourra se révéler compliquée », puisque l'option de rencontrer une personne du même sexe n'est pas proposée... Car « l’application est née en Égypte, pays où l’homosexualité n’est pas légalisée comme en France » (sic). Le communiqué précise également que Hawaya a été « créée par Sameh Saleh pour aider sa sœur à trouver son futur mari ». Au cas où l'on aurait des doutes sur les valeurs fondatrices de cette entreprise.

Retour de bâton

Mais alors, que dit la stratégie de développement d'Hawaya, à propos de notre société ? « Elle confirme un retour de la pratique religieuse en France », répond Isabelle Lévy, spécialiste des rites culturels et religieux, qui a notamment travaillé sur la mixité religieuse dans le couple. « C'est une prise de conscience de l'importance de la religion dans le quotidien, et des sources de conflit pour le couple : qu'est-ce qu'on va mettre sur la table pour la visite des beaux-parents ? Est-ce qu'on achète du vin ? Quel prénom va-t-on donner aux enfants ? Quelle éducation allons-nous leur transmettre ? qu'est-ce qu'on met dans le frigo ? Comment décore-t-on la maison pour les fêtes religieuses ?... Finalement, ce sont autant de scènes de ménage en moins ». On pourrait objecter que les soucis du quotidien et le « bovarysme » menacent aussi les couples non-mixtes. Mais il y a pire.

Les espoirs de développement d'Hawaya, réservée aux « histoires d'amour musulmanes », révèle aussi le repli communautaire, devenu un phénomène de société en France. Une autre façon de conforter cet « entre-soi » ethnique et communautaire dont Amine El Khatmi, fondateur du Printemps Républicain, dénonce les dérives. Ce que d'autres appellent une « balkanisation » de la société française, et qui nous conduirait à penser qu'il y a un amour « halal » et un amour « haram », licite ou illicite selon les règles de sa religion. Triste retour de bâton après les luttes de libération sexuelle et féministe.

« C'est aussi le constat d'une réalité : il y a un tiers de divorces en plus dans les coupes mixtes que dans les couples non-mixtes », prétend Isabelle Lévy ; « Et si l'on ajoute les difficultés des familles dispersées et des femmes qui élèvent seules leurs enfants, il y a une certaine logique à chercher la sécurité et les garanties dans le couple, avant l'amour. Comme à l'époque des rencontres arrangées de nos grands parents ». La réinvention des mariages de raison ? Les retours de bâton, ça peut faire décidément très mal.

19/10/2021 - Toute reproduction interdite


Publicité pour l'application de rencontres Hawaya
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De Francis Mateo