45 jours de combat plus tard, Stéphane Simon et Michel Onfray sont retournés au Haut Karabakh pour comprendre ce qui s’est passé. Comment cette nouvelle guerre entre Arméniens et Aziris a tourné au cauchemar pour les premiers. Ils en rapportent bien plus qu’un film documentaire, la conviction que c’est aussi l’avenir de l’Occident qui se joue là-bas.

 Un reportage de Stéphane Simon, Journaliste, producteur, Co-fondateur de Front Populaire

 

                                                                                                                                            

Ne ramenez jamais de douilles de Kalachnikov ramassées sur les lignes de front arméniennes dans vos valises. Vous aurez beau parler de souvenirs, la police de l’air de l’aéroport d’Erevan déteste ce culte morbide et ce genre d’enfantillages. Je l’ai appris à mes dépends et, sans l’intervention d’un commandant dont je tairais le nom, je serais encore au poste comme cette journaliste qui a eu beau brandir sa carte de presse, son gilet pare-balle et son casque lourd, n’est pas montée dans son avion et s’est effondrée en larmes dans le bureau des policiers.

Cette poignée de douilles en cuivre, c’était pourtant le seul cadeau que ces soldats arméniens, qui m’ont ému aux larmes, avaient pu nous faire. Je les avais acceptées de bon cœur, ils avaient peu à offrir : quelques cigarettes à partager et ces reliques glorieuses dont on m’avait expliqué qu’elles avaient tenu en respect des mercenaires djihadistes venus de Syrie ou du Pakistan...

L’armée du Haut Karabakh est une armée mal équipée, faite de villageois et d’habitants du territoire, courageux, qui se battent à un contre dix et puisent leur courage dans la détermination à défendre leurs terres de l’Artsakh qui étaient aussi celle de leurs familles depuis des millénaires.

Ce sont ces soldats qui se sont battus pendant 6 semaines, mais aussi ces hommes et femmes de Stepanakert (la capitale du Haut Karabakh) des villes et villages alentour qui ont vacillé sous les bombes, que nous sommes venus rencontrer avec Michel Onfray et le réalisateur Alexandre Jonette.

En arrivant au Haut Karabakh après avoir passé des heures à récupérer un laisser-passer, et serpenter le long de la route du Nord pour atteindre ces territoires de montagne, nous sommes arrivés dans des territoires vidés de leurs habitants. Après le cessez-le-feu imposé par Poutine à l’Arménie et à l’Azerbaïdjan, qui donne 70% du Haut Karabakh à Ilham Aliyev, ces populations ont quitté la plupart des villes. En particulier autour de Chuchi, la dernière ville prise par les Azéris. Cet exode souvent à bord de Lada essoufflées nous replongeait directement dans le souvenir de notre propre histoire.

Des familles sont parties avec les pierres tombales de leurs ancêtres. D’autres ont brûlé leur maison ou les ont abandonnées à leurs chats et chiens.

Spectacle déchirant, misère abominable où les derniers villageois vivent derrière des fenêtres, où les parpaings ont remplacé les vitres. À côté d’autres maisons encore moins heureuses où il ne reste que des enchevêtrements de bois, de pierres, de tôles envahissant le potager ...

Tristesse digne de ceux qui n’ont plus rien ou de ceux qui ne veulent pas croire à ce qui leur arrive. Comme ce prêtre de la splendide église de Dadivank, flanquée désormais de chars russes venus protéger cette splendeur romane, qui ne veut pas laisser son église car il ne comprend pas que des peuples musulmans puissent revendiquer des églises chrétiennes primitives antérieures à leur prophète.

Nous partageons des combats communs avec les chrétiens d’Orient

Notre film documentaire racontera tout cela et ce qui suit car nous pensons qu’en Arménie aussi se joue l’avenir de l’Occident et que le réveil de l’islamisme ne se manifeste pas que dans les rues de Conflans-Sainte-Honorine ou de Nice. Nous partageons des combats communs avec ces chrétiens d’Orient dont on entend peu la voix sur les grandes chaînes d’infos en France.

L’Arménie est sur la ligne de partage des plaques tectoniques entre l’Occident fatigué et divisé, le bloc russe qui veille encore sur la région et le bloc islamique dont la fièvre monte à force de rêves expansionnistes du « sultan Erdogan » et de son allié le dictateur azéri Ilham Aliyev.

L’Arménie est un petit pays que l’on connaît mal, peuplé d’hommes et de femmes qui se subliment dans l’amour de leur culture et de la transmission, qui fut grand du temps du royaume d’Arménie du roi Tigrane (- 95 à -50 avant JC), qui allait alors de la mer Méditerranée à la mer noire et touchait aux confins de la Perse. Ce royaume s’est ensuite épanoui du temps du christianisme primitif et roman pendant des siècles avant de commencer à en découdre avec l’Empire Ottoman, puis d’être découpé ensuite par Lénine et Staline en 1921-1924. Le Kremlin ayant alors décidé de tailler à la faucille des républiques caucasiennes en marge de Moscou et de faire quelques trocs territoriaux avec la Turquie.

La fin des années 80 a permis aux Arméniens une victoire qui a sonné comme un espoir. La région de l’Artsakh - c’est ainsi que les Arméniens désignent le Haut Karabakh - qui avait un statut particulier, territoire autonome bien qu’à l’intérieur de l’Azerbaïdjan, a pu accéder à l’autonomie après un référendum d’autodétermination. Cette région s’est immédiatement coalisée avec l’Arménie voisine. Ce vote démocratique de 1991 n’a jamais été accepté par les Azéris et trop peu de pays ont reconnu le Haut Karabakh comme État à part entière, jumeau de l’Arménie.

Le 27 septembre dernier, le dictateur Aliyev est donc passé à l’offensive, en salivant d’espoir un plat froid vengeur. Les Arméniens ont alors découvert à leurs dépens que le réveil azéri était soigneusement planifié : non seulement Aliyev était soutenu par son allié turc mais il s’était doté, à coups de pétrodollars, d’un matériel militaire à la pointe de la technologie : des drones israéliens Hermès 900, vendus avec le plus grand cynisme, des missiles balistiques LORA, des mortiers Spear MK2, des roquettes anti-char Spike-ER, des hélicoptères Bell-412 et MD 530 F américains...

Par-dessus le marché et pour une solde mensuelle de 2000 $, l’Azerbaïdjan avait recruté tous les zombies errants de Daesh et les djihadistes syriens de toutes longueurs de barbe.

En face, les Arméniens du Haut Karabakh n’ont pu compter que sur le soutien de leurs frères d’Arménie, c’est à dire quelques milliers de combattants. Le drame pour eux est que la communauté internationale est restée, pendant 45 jours, totalement inerte.

« Nous avons livré une guerre totalement déséquilibrée, explique le colonel Levon Minassian. Lors des précédents affrontements, nous nous sommes battus contre des hommes en armes. Cette fois, c’est du ciel que les bombes tombaient, et il était dur de répliquer face à des drones... »

Des armes interdites par la convention de Genève

Sur place, nous avons vu les reliques de ces drones abattus. Des drones d’une quinzaine de mètres capables de porter cinq bombes lourdes. Des drones qu’au mieux vous pouvez être fiers d’abattre sans atteindre l’ennemi.

Ce que nous avons découvert aussi sur place avec Michel Onfray, c’est l’utilisation d’armes interdites par la convention de Genève : parlons d’abord des bombes à sous munitions qui se fragmentent instantanément en tombant ou se fichent dans le sol avec un joli ruban rose que les enfants aiment aller tirer innocemment, au prix de leur vie. Mais aussi de l’utilisation de bombes au phosphore. Des dizaines de vidéos ont été tournés des largages de phosphore au-dessus des villages mais aussi de blessés dans les hôpitaux.

Le corps des soldats est moucheté des brûlures noires qui continuent leur œuvre destructrice pendant plusieurs jours. « Nous avons vu des civils brûlés qui, après avoir été sauvés de leurs plaies, ont fini par mourir quelques jours plus tard d’arrêt cardiaque. Le phosphore agit comme un poison lent... » explique Artag Beglaryan responsable des droits de l’Homme pour l’Artsakh.

Le photographe du magazine Le Point, Gilles Bader, nous montrera lui aussi les éclats de ces obus tranchants comme des lames de rasoir qu’il suffit de se baisser pour ramasser et précisera : « pendant cette guerre, des écoles, des hôpitaux, des maternités ont été visés. Quand autant de cibles civiles ont été touchées, cela ne relève plus du hasard... » Et de confirmer : « le tribunal pénal international va être saisi pour crimes de guerre, cela ne fait plus de doute... »

« En face de nous, nous avions une coalition riche, équipée d’armes épouvantables », poursuit le colonel. « La tactique des Azéris était simple : envoyer des drones tapisser de bombes nos territoires et envoyer ensuite les djihadistes finir le travail au sol. Je ne vous parle même pas du sort réservé à nos soldats morts pour leur patrie dont on voyait les corps mutilés sur les réseaux sociaux. Des corps abîmés, amputés avec abjection pour la satisfaction unique de la cruauté et contre tout code militaire. Ce que nous ne pardonnerons pas, c’est le silence de la communauté internationale. Comment l’Europe a-t-elle pu se taire ? Comment la France, insultée par Erdogan, peut-elle détourner le regard ? »

19/11/2020 - Toute reproduction interdite


Stéphane Simon
De Fild Fildmedia