International | 1 décembre 2020

Haut-Karabakh : après la guerre, qui gagne et qui perd ?

De Roland Lombardi
8 min

Au terme de 45 jours de combats, un accord sur le Haut-Karabakh a été finalement signé sous l'égide de Moscou. L’Azerbaïdjan s'en sort gagnante et l'Arménie grande perdante. La Turquie pousse un peu plus ses pions et la Russie, quant à elle, accroît son influence. Décryptage avec Tigrane Yégavian*, Chercheur associé au CF2R, spécialiste du Caucase et des minorités d’Orient.

                                                              Entretien conduit par Roland Lombardi.

 

GGN : Qui sont les gagnants et les perdants de cette guerre ?

Tigrane Yégavian : Incontestablement la Russie est parvenue à négocier ce cessez-le-feu et sort renforcée dans son rôle d’arbitre-en-chef des conflits gelés des pays de son voisinage proche. La Russie enfonce également, avec ce nouveau partenariat sécuritaire avec la Turquie, une épine substantielle dans le pied de l’OTAN, de l’UE et du bloc occidental. Il est bien trop tôt pour dresser un bilan géostratégique de cette dernière guerre qui a pris fin avec l’accord de cessez-le feu du 10 novembre. Mais il ne s’agit sans doute pas  de son ultime phase car la paix est loin d’être signée et d’autres négociations vont avoir lieu dans l’intérêt des uns et au détriment des autres.

Il faut savoir que Moscou considère le conflit du Karabakh non pas isolément, mais dans un continuum géostratégique allant du Nord-Caucase au Proche-Orient, incluant la mer Noire et l’Est de la Méditerranée. On comprend mieux pourquoi la carte arménienne est certes importante, mais subordonnée à un rapport de force favorable vis-à-vis de la Turquie. Ce rapport de force s’est complexifié au gré des foyers de tension que les Turcs allument en Méditerranée Orientale, aujourd’hui dans le Caucase, et sans doute demain dans les Balkans. Pour la Turquie, qui a utilisé le levier panturquiste et panislamiste à des fins de politique intérieure c’est une victoire également. Même si Ankara n’a pas été citée dans l’accord de cessez-le-feu, elle a obtenu deux concessions capitales : un corridor reliant le territoire de l’exclave azerbaidjanaise du Nakhitchevan à l’Azerbaïdjan, passant par l’Arménie et contrôlé par le FSB. Un droit de regard sur le contrôle du cessez le feu via la création d’un « centre de maintien de la paix » au Karabagh. Elle pousse au maximum la Russie pour déployer des troupes et réalise une percée sans précédent dans une région traditionnellement considérée comme un pré-carré russe. L’Azerbaïdjan a obtenu une victoire militaire éclatante. Lors de la guerre de juillet dernier contre l’Arménie, Bakou avait compris que seule l’Azerbaïdjan n’arriverait pas à faire plier les Arméniens alors que le rapport de force leur était pourtant favorable. Ils ont pour cela eu recours aux Turcs, aux mercenaires djihadistes et à Israël pour parvenir à leur fin. De leur côté, les Arméniens qui ont résisté pendant 43 jours à une guerre d’anéantissement sont les grands perdants. Les pertes estimées à ce jour s’élèvent à 2300 morts, sans doute bien plus, ce qui pour un pays exsangue et frappé par l’émigration massive est une véritable catastrophe humanitaire. À cela s’ajoutent plus de 80 000 réfugiés à l’avenir incertain. L’Arménie est en état de choc et profondément ébranlée.

GGN : Comment la "solution" russe a été globalement perçue par les Arméniens et la diaspora ?

Tigrane Yégavian : L’opinion publique arménienne internationale est effondrée. Elle n’avait pas imaginé un seul instant une telle catastrophe et un tel lâchage par la Russie. Certains parlent même de haute trahison de la part de Poutine. Ce qui explique le climat de discorde dans le pays et la « chasse aux traitres » et aux responsables de cette débâcle.

Les dirigeants arméniens,  ont cru naïvement que le temps jouait en leur faveur et que les Russes garderaient le statu quo. Ils peinent à décoder le fonctionnement de la Russie, qui avait fait savoir par le passé que si elle était l’alliée de l’Arménie dans le cadre de l’OTSC, elle ne bougerait pas pour intervenir au Karabagh internationalement non reconnu. Israël qui exporte 60% du matériel militaire azerbaidjanais ne s’est pas vraiment ému des dégâts causés par ses drones kamikazes sur les populations civiles du Karabagh. L’ État hébreu est également la cible de critiques acerbes. Les Arméniens ont cru naïvement que la France et les Etats-Unis, coprésidents du groupe de Minsk allaient lever le petit doigt. Ils n’ont pas davantage compris la neutralité de la France et l’indifférence bienveillante des Etats-Unis à l’égard de l’agresseur turco-azéri. Le ressentiment est fort, tout comme l’impression de désœuvrement et d’humiliation face à cet accord qui a tout d’une capitulation en rase campagne et dont les circonstances de sa signature par Nikol Pachinian demeurent obscures.

GGN : Qu’est ce qui a joué en faveur de la victoire turco azérie ?

Tigrane Yégavian : Je retiens surtout deux facteurs même s’ils sont nombreux. Tout d’abord la pandémie et les élections présidentielles américaines. À l’évidence Bakou et Ankara ont eu une fenêtre de tir, profitant de la proximité avérée de Donald Trump avec R.T. Erdogan avec lequel il s’entretient au moins une fois par semaine, tandis que les relations avec Joe Biden sont bien plus tendues. Je pense que Russes et Turcs ont trouvé leur intérêt en écartant les Américains et les Français du Groupe de Minsk et de procéder dans le Caucase à la poursuite d’une formule calquée sur celle du processus d’Astana en Syrie. A savoir un condominium russo- turc qui ne dit pas son nom. Cette hypothèse, pour être pleinement vérifiée, suppose que les Russes toléreront l’envoi d’une force turque de maintien de la paix.  Pour l’heure ils s’en sont tenus à accepter un « centre de maintien de la paix » dans le Karabagh. L’autre question qu’il faut se poser est la nature de la ligne rouge que les Russes ont fixé. Ou pas. On a vu que l’Arménie n’était qu’une carte comme une autre dans l’échiquier qui va de la Méditerranée Orientale au Caucase.  Si Moscou ne tolère pas la présence de djihadistes dans la région, elle est intervenue en amont en bombardant des camps de mercenaires dans le nord de la Syrie.

GGN : Comment voyez-vous la suite ?

Tigrane Yégavian : La République autoproclamée de l’Artsakh (ex Haut Karabagh) a perdu 80% des territoires qu’elle contrôlait. Elle est encore debout mais c’est devenu un Etat « croupion ».  Si les réfugiés qui peuvent rentrer ne le font pas, les Azéris atteindront leur objectif d’anéantissement de tout présence arménienne sur ce morceau de l’Arménie historique et feront tout pour empêcher que les Arméniens reviennent. Mais s’ils ont remporté une victoire militaire, ils n’ont pas remporté la guerre encore moins la paix. Il y a tout lieu de croire qu’ils répéteront la même erreur que les Arméniens avaient fait après 1994 en s’enfermant dans une posture maximaliste.

En l’espèce, les Russes gardent un levier sur l’Arménie qui est de plus en plus un protectorat russe ; mais aussi sur l’Azerbaïdjan en déployant 2000 soldats. Il y a eu un changement du statu quo par la force alors qu’un processus diplomatique quoique moribond existait bel et bien. Si Américains et Français ne reprennent pas la main, s’en sera fini de toute présence occidentale dans le processus de règlement. De leur côté, Turcs et Russes vont poursuivre leur partie de cartes sur d’autres terrains de jeu.

 

*Auteur notamment de « Arménie, à l’ombre de la montagne sacrée », Névicata, 2015, et « Minorités d’Orient, les oubliés de l’histoire », Le Rocher, 2019. 

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour GlobalGeoNews. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

 

16/11/2020 - Toute reproduction interdite

 

 

 


Des gens prennent d'assaut le siège du gouvernement après que Nikol Pashinyan a déclaré sa signature d 'un accord avec les dirigeants russes et azerbaïdjanais le mardi 10 novembre 2020 à Erevan, en Arménie.
Vahram Baghdasaryan/Photolure via Reuters
De Roland Lombardi

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