La fiancée de Jamal Khashoggi - le journaliste saoudien assassiné en Turquie en octobre 2018 - mène campagne pour faire condamner les commanditaires du meurtre, interpellant les gouvernements occidentaux sur leur complaisance à l’égard du régime saoudien. Ce qu’elle ne dit pas, c’est qu’elle est proche de la nébuleuse islamiste, et soutient le regime autoritaire de Recep Tayyep Erdogan. Une enquête de Peggy Porquet.

Elle a 37 ans, le visage fermé, et arbore le foulard islamique, serré en forme de “Türban”, typique des supporters de l’AKP, (le parti islamo conservateur au pouvoir an Turquie depuis 2002). Hatice Cengiz se présente en fait comme chercheuse et journaliste. Selon la presse turque, elle est diplômée de la faculté de théologie d’Istanbul et d’histoire de l'Université Sabahattin Zaim.

Hatice Cengiz a publié divers articles et analyses dans la revue Dis Politika (Politique étrangère), pour le site de l’agence de presse du gouvernement turc Anadolu Agency, mais aussi pour l’ONG turque IHH, (İnsani Yardım Vakfı), pour laquelle elle a réalisé un rapport sur le sultanat d’Oman, l’un de ses sujets de prédilection. En apparence, c’est une intellectuelle comme une autre. Mais la jeune femme n’a pas tout dit de son passé.

Il s’avère en effet que L’IHH est l’une des nombreuses ONG sur lesquelles s’est appuyé le président turc Recep Tayyip Erdoğan pour étendre son influence sur l’organisation islamiste des Frères musulmans à travers le monde. L’IHH a ainsi des liens étroits avec l’AKP. Cette ONG a également été impliquée dans plusieurs affaires liées à des groupes terroristes, notamment Al Qaïda dans les années 90. Comme l’a affirmé l’ex Juge anti-terroriste Jean Louis Bruguière lors d’un entretien avec Alfred de Montesquiou pour Associated Press en 2010: “l’IHH avait des liens clairs et durables avec le terrorisme et le jihad”. L’ex-juge français avait témoigné devant une cour fédérale américaine en 2001, après avoir enquêté sur des membres de cellules jihadistes affiliées à Al Qaida qui utilisaient l’IHH comme couverture, et qui auraient planifié un attentat avorté à l’aéroport de Los Angeles en décembre 1999. L’IHH a par ailleurs été accusée d’avoir envoyé différentes aides financières ou matérielles au Hamas : en Allemagne, par le biais de collectes de fonds organisées dans les mosquées par Milli Gorus, la plus grande organisation islamiste du pays, ou encore lors de l’épisode fatal de la flottille de Gaza en 2010 et de son navire amiral, le Mavi Marmara, acquis par l’ONG pour 1,8 million de dollars. Le but de cette expédition était de contourner le blocus israélien en acheminant des vivres. Cette affaire avait ouvert une grave crise diplomatique entre Israël et la Turquie, neuf personnes de nationalité turque ayant été tuées par des commandos israéliens, et plusieurs autres blessées.

Outre ses travaux, Hatice a notamment relayé sur les réseaux sociaux le 8 décembre 2017 un appel de l‘ONG à un rassemblement à la Mosquée Fatih à Istanbul contre la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël. Ce même jour, elle postait des photos d’elle posant devant la mosquée Al Aqsa, avec pour légende “Jérusalem capitale de la Palestine éternelle”. D’autres photos prises en 2014 et 2015 la montrent, souriante, participer à des réunions, dont une rencontre avec des femmes de différentes nationalités au sein de Mazlumder, une organisation islamiste de défense des droits de l’Homme.

Selon un rapport écrit par le chercheur Steven G Merley, Mazlumder a des filiales dans toute la Turquie à l’instar de l’IHH, et fait état de “liens avec des organisations islamistes liées au Hamas (…), et au Jamaat-e-Islami au Pakistan”. Créée en 1991, “Mazlumder a précocément montré des signes de politisation, en particulier pendant la guerre d’Irak, puis s’est alliée avec l’IHH en 2004 pour protester contre un sommet de l’OTAN à Istanbul. Un an plus tard, l’ONG a commencé à se concentrer sur la rhétorique anti-israélienne. Jusqu’en 2016, Mazlumder a été dirigée par Ahmet Unsal, un ancien député de l'AKP de 2002 à 2007, qui lui aussi avait participé à l’opération de la flottille de Gaza”. Plus récemment, Mazlumder a publiquement affirmé son soutien aux frères musulmans égyptiens, en appelant dans un communiqué de presse, en 2015, à la “libération de Mohamed Morsi” (…). L’organisation invitait alors “tous les acteurs consciencieux de la société politique et civile à être fidèles à leurs principes et à s'unir contre l'oppression.”

L’adhésion à l’idéologie des Frères musulmans.

Dans une interview accordée à notre confrère de Paris-Match Régis le Sommier en février dernier ou plus récemment dans un article de Carlotta Gall dans le New York Times, Hatice se présentait comme étant issue d’une “famille conservatrice”. Mais là encore, elle n’a pas tout livré de ses convictions profondes et de ses liens avec la mouvance islamiste.

Car lorsque l’on analyse d’un peu plus près la nébuleuse autour d’elle, cette dernière s’avère clairement proche de l’idéologie de l’organisation islamiste des Frères musulmans qui prône dans sa charte le martyr et le jihad, ainsi que l’organisation de la société autour des valeurs d’un islam rigoriste.

Si des détracteurs saoudiens ont mené de façon parfois exagérée une campagne de discrédit contre elle depuis l’assassinat de Jamal, faisant remonter d’anciens messages dans lesquels cette dernière soutenait clairement la Rabia (signe de ralliement des Frères Musulmans), ou insinuant qu’elle était un agent des services secrets turcs, le MIT, Hatice a plusieurs fois montré sa sympathie pour les Frères musulmans, notamment par le biais de twitter. En août 2014, elle tweete ainsi une image des brigades Al Qassam, la branche armée du Hamas, ou relaie encore une vidéo en lien avec la Rabia (vidéo effacée de youtube entre novembre 2018 et ce jour). En 2016, elle écrit un message de sympathie envers Mohamed Morsi, l’ex-président égyptien, membre de la confrérie.

Entre ses détracteurs et des éléments permettant d’avoir une image un peu plus précise des opinions de Hatice, on peut constater qu’elle prend une place active dans la guerre qui se joue entre le wahhabisme saoudien et les frères musulmans turco-qataris pour le contrôle de l’islam sunnite au Moyen-Orient. Jamal Khashoggi, son fiancé, avait lui-même exprimé à plusieurs reprises sa sympathie envers les frères musulmans, organisation dont il était très proche, et qu’il soutenait depuis des années...

Cette organisation, soutenue par la Turquie et le Qatar, est à l’origine de la création de plusieurs courants jihadistes. L’un de ses membres les plus influents, Abdallah Azzam, surnommé ”L’imam du Jihad”, a notamment fondé Al Qaïda à la fin des années 80 avec Oussama Ben Laden. Ayman al Zawahiri, l’actuel numéro un de l’organisation terroriste, l’a également côtoyée de près. A Gaza, le Hamas se déclare être sa branche palestinienne. Plusieurs états arabes comme l’Egypte, les Emirats Arabes Unis ou le Bahreïn la considèrent comme organisation terroriste. Hatice, elle, se garde bien de faire part à la presse de ses accointances avec la nébuleuse.

Elle a en fait déclaré à la presse avoir rencontré Jamal pour la première fois lors d’une conférence en 2018. On la retrouve d’ailleurs le 6 mai de la même année au forum Al Sharq, un think tank dirigé par Wadah Kanfar, palestinien proche de l’organisation islamiste et ancien directeur général d'Al Jazeera. Lors de la conférence de Jamal, Hatice retweete en direct l'intervention de celui qu'elle appelle alors le « Professeur Khashoggi », prend des photos de son allocution depuis le fond de la salle et s’adresse directement au community manager du forum, s’interrogeant sur le fait que toutes les interventions aient été faites en anglais et non en langue arabe. Le 22 septembre dernier, Hatice assiste à la dernière conférence que donnera Jamal au forum Al Sharq à Istanbul, prenant là encore une photo depuis le fond de la salle, 11 jours avant l’assassinat de Jamal Khashoggi. Un extrait vidéo de cette conférence dédiée aux « tendances politiques de l’Orient après les Printemps Arabes » a été publié à titre posthume. On peut y voir le journaliste affirmer que les « réseaux sociaux étaient le nouveau champ de bataille », faisant référence à une stratégie guerre numérique contre les dictatures arabes et leurs alliés occidentaux, stratégie clairement préconisée dès les années 2000 par un autre Frère Musulman très influent, le Qatari Jassim Sultan.

Invitée à s’exprimer au Parlement Européen le 19 février dernier, Hatice a fustigé les états occidentaux, accusés de « protéger uniquement leurs intérêts économiques et financiers » et de « ne pas avoir agi comme il le fallait à cet évènement ». « Ce discours s’apparente à la logique de la stratégie de l’intimidation. Les islamistes ont souvent un discours accusateur face aux états occidentaux afin de mieux assoir leur positionnement victimaire », observe le géopolitologue Alexandre Del Valle, auteur du best seller « La stratégie de l’intimidation ». Ironie du destin : alors qu’Hatice déclarait récemment que «si on ne punit pas les assassins, aucun journaliste ne pourra exercer son métier de façon sûre», elle soutient le président Erdoghan, dénoncé par la presse et les ONG internationales pour les nombreux emprisonnements de ses opposants et de journalistes en Turquie.

NDLR: Nous avons fait plusieurs demandes d’entretien à Hatice Cengiz, qui sont restées sans réponse.

12/11/2018 - 09/05/2019 Toute reproduction interdite.


Hatice Cengiz, fiancée turque du journaliste saoudien assassiné Jamal Khashoggi, et l'écrivain Sinan Onus assistent à une conférence de presse pour présenter un livre sur Khashoggi à Istanbul, Turquie 8 février 2019
Murad Sezer/Reuters
De Peggy Porquet